Mais il vous plaît qu'à mon tour j'imite votre exemple et que je vous écrive quels sont mes gestes dans cette Rome ici, tant de vous éloignée, et comment, pour moi, les conjonctures se succèdent? Je le ferai de bien bon cœur. Apprenez donc que je suis encore sain par l'influx de la Divinité. Mais, combien que je sois encore sain, je ne goûte pas le moindre contentement au séjour qu'il me faut faire en cette Rome ; car le procès que j'y plaide est en possession de tourner à ma honte. Je voudrais ne l'avoir oncques entamé. Ici, tout la monde me prend pour chouette et m'inflige des vexations. Reuchlin est beaucoup plus notoire qu'en Allemagne : force cardinaux, et des évêques, et des prélats, et des courtisans aiment lui. Si je n'avais entrepris cette maudite affaire, je serais encore dans Cologne, buvant à pleins brocs et me rassasiant du meilleur, tandis qu'ici j'ai quelquefois à peine un chanteau de pain sec. Je crois même aussi qu'en Allemagne les choses ne tarderont pas à se gâter. Cela tient à mon absence : tous, déjà, écrivent sur la Théologie, au gré de leur humeur. On va jusqu'à prétendre qu'Erasmus de Rotterdam a composé plusieurs traités sur cette matière. Or, j'opine qu'il ne saurait le faire en toute rectitude. Lui-même, naguère, dans un libelle, mécanisa les théologiens, et voici qu'à présent il compose théologiquement, de quoi je demeure stupéfait. Que je sois de retour en Allemagne! Je lirai ses codicilles et que je trouve alors un point, un seul point, un fétu de point que l'erreur coïnquine! Il verra ce que je veux de lui, agrippé à sa couenne. Le butor écrit en grec, ce qui ne se doit en aucune manière, car nous sommes latins et nullement grecs. S'il veut écrire et que nul ne l'entende, pourquoi ne s'exprime-t-il pas en italien, hongre ou samogitique? Nul, en ce cas, n'y comprendrait goutte. Qu'il se rende conforme à nous, théologiens, au nom de cent diables! Qu'il écrive par utrum, et contra, et arguitur, et par conclusion, et par réplique suivant la coutume des théologiens. Ainsi, nous-mêmes le lirons.

Je ne saurais vous mander toutes choses ni vous dire quelle est, en ce lieu, ma pauvreté. Quand m'aperçoivent les membres de la Curie romaine, ils me traitent d'apostat. Ils disent que je me suis encouru de mon Ordre. Ils en font de même au docteur Petrus Meyer, plébain de Francfort : car ils vexent le pauvre homme aussi bien que moi, à cause qu'il m'est favorable. Lui, cependant, reste en meilleure posture, nanti d'un bon office, étant chapelain sur l'Ara-Cœli, poste recommandable, par les Immortels! encore que ces courtisans le réputent comme le plus abject emploi qui se puisse occuper dans Rome. Mais cela ne fait rien. S'ils parlent, c'est envie ; or donc, Petrus Meyer tire son pain de la charge en question. Il se nourrit vaille que vaille, en attendant qu'il mène à bien son litige avec les Francfortois. Nous déambulons quasi tout le jour parmi le Champ de Flora, expectant des gueules allemandes, car nous avons le plus grand plaisir à voir nos braves Teutons. Viennent alors ces membres de la Curie romaine. Ils nous montrent au doigt, font sur nous des gorges chaudes : « Vous voyez bien, disent-ils, ces deux galants qui se promènent? Ce sont eux qui prétendent avaler Reuchlin. Ils le mangeront, d'abord. Ensuite, ils le merdifieront. » Enfin, nous sommes tarabustés de telles vexations que les cailloux eux-mêmes devraient en être émus. Alors, notre pieux curé de dire : « Sainte Maria! qu'est-ce que cela peut bien nous foutre? Et d'ailleurs, mon frère, nous le voulons prendre en patience pour l'amour de Dieu, lequel pour nous a grandement pâti. Nous sommes théologiens. A ce titre, nous devons faire profession de humilité et le monde nous incaguer abondamment. » Derechef, il me fait ainsi l'humeur joyeuse et je pourpense : « Les gars disent ce qu'ils veulent. Eux-mêmes, néanmoins, n'ont pas tout ce qu'ils veulent. » Si nous étions dans la patrie et qu'un quidam s'avisât de nous berner de la sorte, nous ne manquerions pas, à notre tour, de lui dire ou de lui faire quelque notable avanie, à cause que j'arriverais sans peine à gonfler contre lui la plus minime accusation.

Tout récemment, nous allâmes faire un tour de compagnie. En ce moment, deux ou trois individus marchaient sur le mail, à quelques pas devant nous, ce qui fait que nous étions derrière eux. C'est alors que je trouvai une cédule que, j'en suis convaincu, l'un de ces particuliers avait perdue à bon escient et pour que nous la ramassassions. Elle contenait les mètres que voici :

ÉPITAPHE D'HOOGSTRAETEN

Ire, fureur, dol, rage, inclémence et blême envie,

Quand succombe Hogstratus, ne meurent point du même coup.

Il en boutura les rejets dans l'insipide vulgaire :

Ce fut le don et le monument de son génie.

AUTRE

Croissez, ifs! croissent les aconits d'un tel sépulcre!