Le sens commun enseigne qu’il est convenable, avant de parler d’un sujet, de le connaître. L’expérience montre, en outre, qu’à négliger cette précaution, on s’expose à donner dans l’erreur et à en subir de la confusion. Mais le domaine de la connaissance serait bien sévère si des licences n’y étaient permises dont le sens commun, au profit de l’imagination ou du sentiment, a fort à souffrir.

Nous avons, Français que nous sommes, l’habitude de parer la réalité de tous les nuages brillants nés de notre enthousiasme ou du goût du moment.

C’est là l’histoire de nos amitiés politiques. Nous avons chéri la Grèce de Canaris (« En Grèce, en Grèce, allons, poète, il faut partir »), la Pologne de 1830 (« Nous vivons surtout en Pologne », disait Louis Blanc), l’Italie de Garibaldi. Nous avons cultivé, plus tard, la Russie des emprunts, salué frénétiquement l’Amérique du Président Wilson.

Le temps, impeccable metteur au point, nous a guéris de beaucoup d’engouements passés ; notre tempérament nous en réserve de futurs.

La France, devenue grande puissance en terre d’Islam, où elle sut acquérir, à la fois dans les territoires de son empire et hors de leurs limites, des amitiés anciennes et précieuses, doit à sa tradition, aux nécessités de sa politique, à son rôle de tutrice, enfin à sa loyauté nationale, de manifester à l’Islam une générosité de cœur sans réserve. Il en est bien ainsi. Toutefois notre sympathie, si vive, si justifiée qu’elle soit, ne doit pas faire tort à la clairvoyance de notre intelligence politique.

Notre bienveillance agissante pour l’Islam ne peut qu’avoir à gagner d’être lucide et de se débarrasser du brouillard fantasmagorique dans lequel le snobisme ignorant de la plupart et l’intérêt de quelques-uns semblent avoir à cœur de la noyer. En parlant ici d’islamomanie, nous voudrions essayer de dissiper les dernières nuées d’un malsain romantisme politique au profit d’une vision réaliste qui, seule, ne saurait donner de mécomptes et permettrait à une opinion avertie de s’établir, allégée de toutes scories d’ordre sentimental ou idéologique.

Il y a un Islam conventionnel en littérature d’imagination et en littérature politique, comme il y a, en peinture, un Orient conventionnel aux poncifs rebattus.

M. Louis Bertrand, dont le ferme esprit s’est le plus nettement élevé contre la tournure d’esprit déformante que nous dénonçons ici, raconte quelque part qu’à Constantinople l’ambassadeur Constans, Toulousain plein de malice, répondait un jour à un touriste naïf : « Vous croyez que la mosquée Y… vous intéressera ? Allons donc, c’est parce que Z… a écrit un papier là-dessus. Oui, si Z… n’avait pas écrit son papier, personne n’irait voir la mosquée Y… » L’intonation, le nasillement goguenard à la Vincent Hyspa du fameux tombeur du boulangisme, devaient donner à cette réflexion empreinte de bon sens une saveur encore plus grande que celle qu’on en goûte à la simple lecture.

Hélas ! que de gens, s’ils n’avaient pas lu des papiers de tel ou tel, ne trouveraient dans l’Islam africain, au clair ciel près, qu’un affreux mélange de masures, d’immondices et d’indigentes velléités artistiques. Nous avons vu nous-mêmes des gens cultivés, et qui avaient voyagé, s’extasier avec bruit devant les gentils stucages des médersas de Fez et pousser des exclamations ravies qui se seraient sans doute traduites avec moins d’entrain, mais de façon plus légitime, devant les tombeaux des Médicis ou l’église de Brou. Nous avons entendu traiter de « merveille unique » les jardins de l’Aguedal, à Marrakech, grande oliveraie ceinte de remparts à qui, certes, l’écran neigeux de l’Atlas forme un beau fond de tableau. Mais les personnes qui s’exaltaient ainsi, quelle épithète en réserve n’eussent-elles point gardée en l’honneur des jardins Boboli, des terrasses des Borromées ou du parc de Versailles ? Il semble bien que le « mirage oriental » s’impose immédiatement comme verres colorés devant la vision de nombre de nos compatriotes qui mettent le pied sur la terre d’Afrique.

Un peintre qui décrivait en une admirable langue tout ce que son pinceau ne pouvait exprimer, Fromentin, nous a donné, il y a plus d’un demi-siècle, dans deux livres célèbres, des impressions visuelles et intellectuelles de l’Afrique qui sont sobres, justes et belles. Gobineau, dans ses immortelles Nouvelles asiatiques, a tracé de l’Islam un tableau moral d’une touche toute stendhalienne, peu appuyée, parfaite. D’autres littérateurs, qui, il est vrai, n’étaient pas peintres ni historiens, ne s’en sont point tenus à la salutaire formule du « rien de trop ». De grands écrivains, d’ailleurs, poètes en prose tissant de somptueuses rêveries, ont mis à la mode un Islam décoratif et conventionnel de la même veine, à peine démarquée, que celle des Orientales et de Byron. Le résultat en est, comme l’a écrit Louis Bertrand, que « les mots d’Islam, de Maghreb, de Hedjaz, employés à tort et à travers par des gens qui n’ont aucune idée de ce que c’est, ont fini par prendre chez nous un sens quasi mystique. On ne les prononce qu’avec un air béat et content de soi. On s’en gargarise littéralement… »