Cet Orient de bazar, qu’on dirait tiré de mauvaises chromolithographies, sévit plus que jamais en France. On ne saurait trop mettre en défiance contre lui, puisqu’il contribue à installer dans les cervelles des idées et notions complètement « à côté ». On a représenté au théâtre Antoine, l’un de ces hivers derniers, une assez mauvaise pièce où une aimable Parisienne, au goût éclectique, tour à tour amoureuse et oublieuse d’un caïd marocain ahurissant, après diverses mésaventures dans un palais de Fez à la comique couleur locale (eunuques et cimeterres), était enfin empoisonnée par ce Maure de la place Clichy, chez qui les farouches instincts se révélaient en une crise de jalousie vengeresse. C’est Othello chez la portière. Dans un livre récent, un auteur célèbre, d’ordinaire mieux inspiré, nous plante un autre seigneur africain, sorte de Narr’Havas pour journal de modes, invraisemblable et truqué, qui en vient à renoncer par chevalerie à des profits pécuniaires sérieux (rara avis !) pour ne pas faire pleurer les beaux yeux de la femme aimée par son ami, un officier français.

Ces atrocités prévues ou ces berquinades font bien rire les gens avertis, mais la grande masse des spectateurs ou lecteurs se représentent, bon gré mal gré, l’Islam, et plus spécialement l’Algérie et le Maroc, comme peuplés de pareils polichinelles, et il n’y a vraiment aucun profit à répandre ou à accréditer d’aussi absurdes fables.

L’admiration pour les burnous drapés, les couchers de soleil sur les palmeraies et le plâtre polychrome, ainsi que pour les conflits de beaux sentiments entre pachas et giaours, conduit par une voie rapide à l’émerveillement devant la religion, la tradition, la science arabes. Cette variété de snobisme est en même temps plus délicate et dangereuse si elle se manifeste en terre d’Islam même. Un mur de sentiments et de susceptibilités sépare en ce domaine l’Occidental du Musulman. Celui-ci s’offusque d’un dilettantisme auquel il est fermé et qui lui paraît en même temps, chez l’Européen, constituer un reniement de sa propre foi, chancelante devant l’éblouissante lumière de l’Islam[11].

[11] Voir [note II] à la fin du volume.

Bonaparte, en Égypte, croyait bien faire en se costumant en musulman et en allant discuter avec les ulémas ; il organisait des fêtes de l’Être suprême sur les bords du Nil, où l’on disposait sur des autels jumeaux le Coran et la Bible. Ces manifestations, qui sont bien dans le goût de la mascarade révolutionnaire, ne sont pas de celles, qu’on en soit persuadé, qui ont le plus assis notre prestige sur la terre des Pharaons.

La haute considération dans laquelle nous avons été toujours tenus là-bas provient de ce que nous n’avons jamais, par la suite, cherché à nous mêler de ce qui ne nous regardait pas, sur le terrain strictement musulman, et d’autre part et surtout de nos œuvres d’assistance et de charité. Ce sont, en effet, nos qualités morales qui séduisent le mieux les musulmans de toutes classes, notre générosité dans son sens le plus étendu. Ils n’apprécient que médiocrement, en leur ensemble, nos dons intellectuels et les hommages éclatants et extérieurs que nous rendons à leur religion les laissent froids dans le fond de leur cœur, encore qu’ils se croient obligés par politesse de nous remercier.

Quant à la science arabe, irrémédiablement morte et désuète, faite de compilations d’auteurs grecs rédigées au moyen âge par des juifs, de nos jours recueil de formules vides que répètent sans se lasser des fkihs hébétés dans l’ombre des mosquées, l’intérêt que nous lui portons est tout juste celui que nous avons aujourd’hui pour l’œuvre de Guillaume d’Okkam ou d’Érigène. A tout le moins ne faut-il pas omettre qu’elle constitue un merveilleux instrument d’obscurantisme et de xénophobie étroitement bornée.

L’islamomanie littéraire et artistique conduit à l’islamomanie politique. L’une et l’autre ont souvent un caractère alimentaire marqué et nourrissent leurs hommes. Ayez vécu quinze ou vingt ans en Islam, frôlé tous les milieux, assisté à toutes les misères, pénétré dans tous les recoins de l’âme musulmane par un commerce journalier, puis fréquentez les cercles ouverts ou fermés qui font profession en France de s’occuper de choses coloniales : on écoutera votre opinion d’une oreille distraite et toujours avec scepticisme. Amusez-vous, au contraire, à munir de quelques lettres de recommandation pour des personnages de la presse ou du Parlement le moindre porteur de chéchia, vaguement bachelier ou certifié de quelque chose ; serinez-lui quelque petit discours sur les « aspirations » ou les « revendications » des Algériens, des Tunisiens ou des Marocains, et lancez-le à travers Paris, sa leçon bien apprise et le gousset garni : notre cadet fera recette. On écoutera gravement ce porte-parole de l’Islam nouveau ; on prendra en note ses balivernes ; on l’invitera, on le montrera aux amis ; on le montera en épingle, il ne trouvera point de cruelles. Le Parisien, né badaud, s’émerveille toujours que des gens puissent être Persans. Et il est aussitôt disposé à les croire sur parole. C’est ainsi qu’un grand nombre d’hommes politiques ou d’écrivains se documentent sur l’Afrique du Nord, par des témoignages suspects de petits arrivistes ou de ratés aigris, recherchant les places ou la notoriété, minorité représentant elle-même une minorité de leurs pareils généralement peu considérée dans son pays d’origine.

On a eu l’exemple de ce particulier état d’esprit lors du voyage à Paris, il y a quatre ans, d’une pseudo-délégation de Tunisiens, parmi lesquels se trouvaient les auteurs anonymes de l’abominable pamphlet La Tunisie martyre, où toute notre œuvre tunisienne était odieusement dénigrée et salie. Ces voyageurs, qui faisaient leur promenade à Paris aux frais d’une souscription de bons gogos de chez eux, furent reçus avec honneur par la Ligue des Droits de l’homme, la Ligue de l’Enseignement, même par le Président de la Chambre. Comment être étonné qu’ils se soient pris eux-mêmes au sérieux, du moment que la métropole leur conférait des égards auxquels ils n’étaient pas habitués dans leur pays natal ni de la part des autorités administratives, ni de leurs pairs ?