On ne sait, au juste, s’il est encore de mode en Algérie, aujourd’hui comme naguère, de s’enquérir auprès du nouveau débarqué sur le point de savoir s’il est arabophile ou arabophobe. Pareille question était vide de sens ; on peut demander à quelqu’un s’il préfère le Graves sec au Chablis ; on ne lui demande pas de manifester s’il est partisan ou non des lois de Faraday ; on n’est pas pour ou contre un fait, on le constate, on l’admet, on le décrit ensuite, et l’on en tire des conclusions ; il n’y a pas là affaire de goût ou d’impression, mais de connaissance. Or, il y a d’abord un fait : l’Islam existe ; il y a des Algériens, Marocains ou Syriens et, par le jeu de leur propre nature et des réactions amenées par la conquête, ces musulmans offrent dans l’ensemble tels et tels caractères, qualités ou défauts, le meilleur et le pire, et il faut bien les admettre comme ils sont, sauf à tâcher par des mesures appropriées de faire prévaloir, sans les mécontenter, le meilleur sur le pire. Mais il est tellement plus commode — et si français — de s’installer dans un parti pris et, le pavillon de son opinion arboré, de tirailler à droite et à gauche à coups d’arguments qui renforcent la conviction de qui les émet beaucoup plus qu’ils n’ébranlent celle des autres qu’on veut gagner.

Pour connaître les musulmans, une expérience rapide et presque toujours viciée par une formidable équation personnelle d’intérêts en jeu ne suffit pas. Il faut, de sang-froid, et longtemps, les avoir pratiqués, connaître leur idiome, leurs mœurs et leur religion, acquérir ainsi de leur mentalité une familiarité véritable et suivie. Voici des millions d’individus qui, dans leur langue, n’ont qu’un même temps verbal pour exprimer à la fois le présent et le futur, qui écrivent de droite à gauche alors que nous faisons le contraire, qui ôtent leurs chaussures en entrant dans le salon d’un hôte quand nous enlevons notre chapeau, qui font commencer leurs repas par les plats sucrés et les terminent par les hors-d’œuvre ; tous ces détails et cent autres qui égayaient les turqueries du dix-huitième siècle sont tout de même un indice certain que la psychologie musulmane diffère de la nôtre et qu’elle ne se laissera pas pénétrer facilement.

Ajoutons à cela une religion qui inspire, tout au moins à la masse, le mépris du changement, la haine du chrétien, le fatalisme, un climat qui se prête peu aux efforts prolongés et à l’activité soutenue. Par suite, comment préjuger facilement des besoins, des désirs de pareilles gens au regard des nôtres ? De tout cela, politiciens et diplomates qui s’occupent des affaires de l’Islam n’ont cure. Ils affirment qu’ils sont renseignés et que leurs avis proviennent de bonne source. Effectivement ils sont renseignés, mais fort mal.

De quelques affirmations mal contrôlées, de détails incomplets ou erronés, en tout cas jamais situés, la rapide faculté française de généralisation bâtit un ensemble ; elle prend feu et flamme ; elle affirme et décrète. Cela est bien dangereux. Combien de parlementaires et de personnalités, qui traitent avec un formidable aplomb des questions musulmanes, ne les connaissent ainsi que par cette voie indirecte et peu sûre ! Combien peu sont allés en Algérie ! Et, d’entre les hardis voyageurs qui ont fait la traversée de trente heures, peut-on citer ceux qui ont couché de longues nuits sous la tente, suivi dans les pistes du Sud les traces d’Isabelle Eberhardt, mangé le couscous du Bédouin, parlé avec les autochtones et sans tiers ? A défaut de cette expérience immédiate, en est-il qui aient longuement écouté les Européens familiers des musulmans : explorateurs, colons, administrateurs, officiers ; fait le recoupement des précisions fournies en tenant compte des coefficients de pli professionnel ; et enfin justifié leurs avis par la confrontation, honnêtement menée, des opinions ? Affirmons sans hardiesse que, parmi les politiciens spécialistes des questions musulmanes, des enquêteurs aussi scrupuleux sont rares. Et cependant, presque tous sont de bonne foi. Alors qu’en tant que juristes, universitaires ou médecins, ils déploient dans l’exercice de leur métier sens critique et conscience professionnelle, ces docteurs en science politique et sociale africaine se livrent aux sommaires appréciations et aux vues superficielles. Métaphysique, éloquence et légèreté ; les trois vices du gouvernement des partis se trouvent là comme ailleurs.

On peut même, en principe, établir qu’en France les milieux parlementaires et gouvernementaux font preuve d’une ignorance complète de la psychologie musulmane. Qu’on se souvienne du scandale de ces séances du matin à la Chambre où étaient discutées des lois pourtant capitales touchant le développement de l’Afrique du Nord et qui groupèrent huit députés !… C’est ainsi que sottises et contresens, plus néfastes encore qu’une avalanche de sauterelles, ont plu sur la malheureuse Algérie, qui n’est défendue par la barrière d’aucune fiction diplomatique et où, par suite, toute licence législative peut se déployer sans frein.


On peut se tromper de bonne foi dans ses appréciations vis-à-vis de l’Islam et se méprendre tout à fait sur la nature et la portée de ses tendances et de ses désirs profonds, mais persévérer dans l’erreur serait néfaste, surtout pour une nation européenne à la tête d’un empire musulman.

L’Islam est une civilisation qui brilla d’un éclat magnifique dans le bassin méditerranéen, alors que nos aïeux du moyen âge, descendants de Francs ou de Celtes, étaient encore d’obscurs butors. Sa religion est pleine de grandeur, sa morale est élevée, ses traditions sont enduites de noblesse, certains aspects de ses mœurs ont gardé cette couleur et cette simplicité antiques qui donnent dans notre genre d’existence frénétique et désaxée une leçon constante de modération. Mais les façons de concevoir et de réagir dont l’Islam a imprégné ses fidèles, les catégories de l’entendement et de la raison qu’il leur a imposées, d’autant plus facilement qu’il s’adaptait lui-même à leur mentalité primitive, toutes ces formes d’esprit sont dans un tel contraste avec les nôtres que, suivant les tempéraments individuels, les uns parmi nous, mus par la contradiction, s’en entichent, et les autres, plus rétifs et moins compréhensifs, — ou moins snobs, — s’en rebutent. D’où des affirmations de part et d’autre aussi vives qu’opposées, des enthousiasmes peu intelligibles et des dégoûts injustifiés.

Il y a pourtant une moyenne solution entre chérir aveuglément et haïr sans cause : c’est celle de connaître et de juger sans passion. Cette équitable position est la seule qui ne déçoive pas et soit propre à garantir d’irrémédiables fautes.

Le vrai est que l’Islam, du moins dans notre Afrique du Nord, ne présente qu’une couche extrêmement mince d’une élite souvent ombrageuse, avide, et dont l’inquiétude est nourrie par le sentiment de la désharmonie que crée en elle son européanisation rapide, opposée par tous les bouts à son atavisme et à ses attaches actuelles. Or, de ce que quelques représentants de cette généralité plus policée, tout au moins par ses allures, entrent en contact avec nous, grâce à la langue, et racontent ce qu’ils veulent sur eux et leurs congénères, ou ce qu’on leur souffle, nous concluons trop vite du particulier au général et croyons de bon gré qu’une évolution immense s’est accomplie, que le Berbère et l’Arabe sont mûrs pour l’assimilation et que la citoyenneté leur est due.