L’illusion est profonde. Grattez cette légère surface, ce vernis d’apparence brillante, et vous trouverez des masses dans l’état le plus fruste, vivant en un amoralisme invétéré (en contradiction d’ailleurs avec leurs principes religieux), attachées à des superstitions antéislamiques et qui, follement impulsives, sont à la merci de toutes les excitations du charlatanisme[12]. Quelle folle présomption de croire qu’un demi-siècle de coudoiements peut suffire à abolir le pli formé par le temps et dont la durée se perd. Et cependant, par un paradoxe singulier, c’est dans ces foules ignorantes et nullement dégrossies, mais que notre puissance et nos vertus d’ordre fascinent, que nous trouvons les sujets les plus fidèles et les soldats les plus valeureux[13]. A la seule condition qu’ils soient dirigés et commandés, et non pas déroutés par la faculté d’user d’une liberté qui pour eux est licence.

[12] Les élections faites en Algérie, à la suite de la loi de 1919, en ont donné un bel exemple. Certains candidats, comme le fameux capitaine Khaled, appelé abusivement émir, firent appel aux marabouts pour prêcher en leur faveur et semèrent une agitation antifrançaise avec des procédés qui semblaient rappeler un réveil de la guerre sainte.

[13] Pendant la guerre, le groupe des jeunes Algériens ne fournissait à la France aucun défenseur. (Constatation faite par le gouverneur général au Conseil supérieur du Gouvernement, 30 juin 1916.)

« En Tunisie, tirailleurs ou spahis se recrutent uniquement parmi les paysans ou les ouvriers. Couverts par leur privilège, les jeunes bourgeois tunisiens, si ardents en ce moment à monnayer en faveur de leurs propres ambitions le sang versé par leurs coreligionnaires, se gardent bien, en s’engageant, d’exposer aux balles aveugles leurs précieuses personnes. Parmi les protagonistes du destour, aucun qui ait servi pendant la guerre sous les drapeaux. » (Rodd Balek. La Tunisie après la guerre, p. 52).

L’Islam est une grande force à la fois incohérente et homogène. En dépit des apparences, elle a peu de sympathie pour le Latin actif, réalisateur, en même temps idéaliste et positif.

Or celui-ci seul, pourtant, peut, renouant la tradition de sa race, l’apprivoiser, puis le guider, lui imposer des disciplines. Et si la Turquie s’organise actuellement et intègre ses forces éparses sous l’égide d’un nationalisme défensif et exalté, n’est-ce point en faisant violence à sa longue inaptitude islamique à prendre connaissance d’elle-même et à constituer son armature en se mettant à l’école du conquérant latin ?

Cette mauvaise façon chez quelques Européens de s’émerveiller niaisement devant l’Islam, de le surestimer, lui semble un abandon, dû à une aberration passagère et dont il interprète, bien peu à leur avantage, les causes supposées.

La générosité, la bonté peuvent s’unir sans se diminuer à une vigilante fermeté. Ayons, si nous voulons, de l’amour pour l’Islam, — et pour le nôtre d’abord, celui que nous protégeons et éduquons, — mais un amour de frère aîné, de tuteur à pupille, lucide et clairvoyant, et où s’affirme sans cesse la supériorité d’un champ intellectuel au tour d’horizon plus étendu. Guérissons-nous de l’exotisme sentimental qui obscurcit si étrangement notre vision des choses et nous détourne de la réalité. Elle seule compte en politique ; et c’est de sa considération exclusive que naissent le dessein utile et l’action féconde.

CHAPITRE III
MEMENTO TU REGERE

La conquête, entreprise procédant à la fois de buts politiques et économiques, est l’ensemble des dispositifs qui permettent à une nation plus forte et plus avancée en civilisation matérielle de s’implanter durablement chez un peuple plus faible et de prendre en main ses destinées avec le minimum d’efforts, et par les moyens les plus souples et les moins pénibles, facilement acceptés par le peuple conquis.