Réalisant le contact immédiat d’une civilisation archaïque et traditionnelle et d’une civilisation moderne, provoquant donc sans transition le choc de deux mentalités qui ont des façons diverses de concevoir, d’imaginer et de réagir, la conquête européenne en Islam est rarement reçue de bon gré. Chez le musulman, elle choque le plus intime du sentiment religieux. N’entraîne-t-elle pas la domination et le coudoiement forcé d’une race d’hommes estimés impurs, qui, par tous les détails de la vie, le heurtent et le froissent.
Chez le Berbère anarchique, elle soulève la crainte de l’étranger. Ému par ses agitateurs, il se figure la conquête sous la seule forme qu’il ait jamais connue : l’accaparement des terres et des richesses, le rapt des femmes. Bien pis, mené par un peuple de religion ennemie, ce dépouillement s’accompagnera sans doute d’une subversion de tout ce qui fait le fondement de la société existante. Au désastre radical et monstrueux des habitudes qu’il doit entraîner va s’ajouter l’idée d’un bouleversement prévu ; d’où la naissance de ces fables absurdes sur les mœurs et les coutumes du vainqueur. Que n’attendre point du chrétien qui vient de la mer ? L’épouvante du changement et la défense d’un sol avare mais nourricier sont les deux grands mobiles qui provoquent la réaction hostile du Berbère autochtone.
L’étranger est un facteur de changement. Or, n’est bon en Islam primitif que ce qui demeure. De ce nouveau ne peut surgir aucun bien. Ce qu’on appelle la pénétration pacifique est la méthode délicate et patiente d’apprivoisement des indigènes effarouchés. Elle doit être précédée toutefois, pour être efficace, d’un certain déploiement de manifestations énergiques.
Bourgeois, notables, artisans des villes, fellahs de la plaine ou de la montagne ne céderont qu’à la force, soit par simple crainte de son appareil déployé, soit pour en avoir éprouvé l’irrésistible effet.
L’opinion des classes dirigeantes et citadines peut se résumer facilement ainsi : l’invasion des chrétiens est un terrible malheur ; elle est semblable à la peste ; mais comment lutter contre un fléau qui dépasse nos faibles forces ? A l’impossible nul n’est tenu ; supportons l’inévitable en gardant l’espérance que cette épreuve venue de la volonté de Dieu — comme tout ici-bas — aura un jour sa fin.
Un passage du Kitab-el-Istiqça (ouvrage rédigé au Maroc il y a plus d’une trentaine d’années) traduit à merveille cet esprit fataliste et prudent :
« On sait qu’à l’heure actuelle les chrétiens sont arrivés à l’apogée de la force et de la puissance et qu’au contraire les musulmans — Dieu les rassemble et répare leur déroute ! — sont aussi faibles et désordonnés que possible. Dans ces conditions, comment est-il possible, au point de vue du bon sens et de la politique, et même de la loi, que le faible se montre hostile au fort et que celui qui est désarmé livre combat à celui qui est armé de pied en cap ? Comment peut-on trouver naturel que celui qui est assis renverse celui qui est debout sur ses jambes ou admettre que les moutons sans cornes combattent ceux qui en ont ? »
Et plus loin : « Nous sommes, elles (les nations européennes) et nous, comme deux oiseaux, l’un pourvu d’ailes, qui va partout où il lui plaît, et l’autre qui aurait les ailes coupées et qui retomberait toujours à terre sans pouvoir voler. Croyez-vous que cet oiseau sans ailes, qui n’est pas autre chose qu’un morceau de viande sur une planchette, puisse combattre celui qui vole où il veut ? »
De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine, place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout au moins dans leur fond : « Soyez certains, dit le caïd Driss, des Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante ; inutile et douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14]. »
[14] Maurice Le Glay. — La mort de Mohand, p. 224, dans Badda, fille berbère. Plon, édit.