Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant, a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui voudrait l’anéantir !

On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique ; on semble croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en entendant la Marseillaise, les autochtones ont été touchés de la grâce et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines. Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à développer à la fin des banquets ! La réalité est plus complexe, plus humaine et, par là, davantage attachante.

Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être, l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et la puissance ; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît la fidélité, attachement instinctif et presque animal.

Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre la plus courageuse opposition ; les anciens dissidents font les meilleurs partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme du vainqueur.

Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et dénuée d’inutiles violences.

Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira, dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine.

L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse et n’est pas appréciée ; l’important n’est point de frapper aveuglément et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles, l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très dure et même cruelle ; un gouvernement mieux organisé peut être moins sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais abdiquer la fermeté.

Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes ; mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées étaient employées contre eux.

La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible. « Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne ne croyait que cela pût se terminer ainsi. »

Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement châtiées ; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants miséreux ; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui dont est victime l’infidèle exécré.