La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux manières : administration directe ou protectorat.
L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant européen entrant en contact, sans préparation, avec une société musulmane en décadence.
Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables, les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne, puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public. Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change ; ils se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera, deviendra pareille à la nôtre.
Bugeaud est là-dessus très explicite : « Nous pourrons espérer de faire d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des Français[15]. »
[15] Circulaire du 17 septembre 1844.
Il écrit nettement dans un autre document : « Nous ne pouvons pas plus longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs administrés[16].
[16] Circulaire de février 1844.
« Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds français… Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes. »
Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote, enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir.