Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui écrivait à Kléber : « Il nous est impossible de prétendre à une influence immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires. »
Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus soient-ils, — et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve, — ce à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique), on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur laquelle toute action est souvent inopérante.
On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et les éduquer.
A l’expérience, la « formule du Protectorat », qui est de faire vivre une souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien préférable ; elle utilise les forces existantes ; elle est plus souple, plus diverse, davantage adroite ; elle se prête à toutes les transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons cette formule en action.
Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs ; il y a aussi un cadi pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche, un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes — plus exactement d’hommes d’armes — indigènes. Quel personnel français plus considérable ne faudrait-il pas pour administrer directement une telle population !
Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les surveillant et en les stimulant sans cesse.
Des affaires importantes assaillent le contrôle : litiges immobiliers, crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti pris, tels cheikhs ont été circonvenus ; les faux témoins abondent, les pots-de-vin ont circulé.
L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a recours à son entourage : chaouch et mokhaznis ; là il est également trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire ; les troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations ; c’est la conspiration des ténèbres.
Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled, interrogera les gens ; les langues se délieront, la confiance de certains ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans interprète.
S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour obtenir des sanctions ; il exigera la cassation des chioukhs, l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis menteurs et vénaux.