Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette attention toujours tendue, la vieille et très simple administration indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un animateur et un bon surveillant.

Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur prestige moral, accru par une sourde et passive opposition ?

Le caïd, seul, connaît bien sa tribu ; il y est né ; il y a passé son enfance et sa jeunesse ; il est au courant de tous les tenants et aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts ; par ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout désordre survenant à l’improviste ; il est caution de tout événement qui peut surgir en sa tribu.

Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre ; nous consolidons son pouvoir, nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir.

En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat : « Le cheikh nous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et le fellah parce que nous le protégeons contre son cheikh. »

La suzeraineté nous demeure tout entière ; elle s’avère par les faits.

Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction, sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie. C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le couvert du caïd ; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du contrôle ; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les prisonniers aux corvées qu’il juge utiles ; pour le peuple, c’est donc lui le « surcaïd ». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en rend pas responsable le contrôleur ; elle dit, quant à elle : « Il ne savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est sans le savoir. » L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux autorités indigènes locales toute leur responsabilité.


La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi d’exécution, celle qui va saisir et corriger.

C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité.