La Couleuvre bleue est glacée de terreur; et, se prosternant humblement: «Madame, lui dit-elle, c'en est assez. La petite Couleuvre bleue avoue sa défaite; elle désire devenir votre servante, et vous obéir jusqu'à la fin de ses jours comme à sa maîtresse. Je vous en supplie, faites-moi grâce de la vie.

—Je voulais, lui répondit en riant la Couleuvre blanche, te montrer seulement ma faible puissance et subjuguer ton esprit obstiné. Puisque tu formes le vœu de devenir ma servante, tout débat cesse entre nous. Comment pourrais-je attenter à ta vie?»

La Couleuvre bleue est au comble de la joie, et, sur-le-champ, elle fait quatre salutations à la Couleuvre blanche, et lui dit: «Madame, tenez-vous debout, afin que la petite Couleuvre bleue se prosterne devant vous.»

La Couleuvre blanche l'ayant relevée avec empressement, elles entrèrent ensemble dans le jardin fleuri.

Ces deux fées continuèrent à vivre ensemble dans le même jardin, en observant mutuellement les rapports que les rites ont établis entre une maîtresse et sa servante.

Unies par un même sort, elles partagent le même séjour. Elles rehaussent leur beauté par l'éclat de la parure, en attendant l'époux qui leur est destiné.

Revenons à Hiu-hân-wen, que nous avons laissé dans la pharmacie de M. Wang. Son maître l'aimait comme son propre fils. Mais peu à peu vint la fin de l'hiver, et aux frimas rigoureux succédèrent les douces matinées du printemps qui brillait de tous ses charmes. Bientôt arriva l'époque désirée qu'on appelle Tsing-ming (le 5 avril). C'est alors que les pêchers et les pruniers se couronnent de fleurs. Hân-wen étant assis dans la boutique, voyait la route couverte d'une foule de personnes qui allaient nettoyer les tombes de leurs parents, et y déposer des offrandes funèbres.

Hân-wen est ému jusqu'au fond du cœur, et sent se réveiller sa douleur et sa piété filiale. «Dès le moment que mon père et ma mère ont quitté la vie, se dit-il en lui-même, le mari de ma sœur a pris soin de moi et m'a comblé de ses bontés. Maintenant me voilà devenu grand, et j'ai honte de penser que je ne suis pas encore allé visiter les tombes de mes parents. Nous sommes aujourd'hui à l'époque qu'on appelle Tsing-ming; je vois la foule couvrir tous les chemins, et aller avec un pieux empressement nettoyer les tombes et y déposer des offrandes funèbres. Il faut que j'avertisse M. Wang, et que, demain matin au lever du soleil, j'aille à mon tour faire des offrandes sur les tombes de mon père et de ma mère, afin de remplir, autant qu'il est en moi, les devoirs de la piété filiale.»

Dès que sa résolution est prise, il pénètre dans l'intérieur de la maison. En ce moment M. Wang était tranquillement assis dans le vestibule. A peine eut-il aperçu Hân-wen qui se dirigeait vers lui, «Mon fils, lui dit-il avec bonté, quel motif vous amène ici?

—Je vais vous l'apprendre, répondit Hân-wen. Votre serviteur a perdu son père et sa mère dans sa plus tendre enfance, et, dès ce moment, j'ai vécu dans la maison de mon beau-frère, qui m'a guidé de ses conseils jusqu'à ce que je fusse devenu grand. Je songe avec douleur que je n'ai pu nourrir mes parents, et que, jusqu'à ce jour, je ne leur ai offert aucun sacrifice funèbre. Je désirerais aller demain matin, au lever du soleil, visiter les tombes de mes parents, et leur rendre les honneurs prescrits par les rites; mais j'ignore si vous daignerez consentir à ma demande.