Le grand génie voyant qu'elle avait prononcé son serment, ordonna à un dieu de sa suite de l'inscrire sur le livre sacré; et aussitôt après il retourna sur la montagne céleste où il a fixé son séjour.
La Couleuvre blanche est ravie du départ du grand génie, et, sans perdre de temps, elle remonte sur son char vaporeux et arrive à la ville de Hang-tcheou.
Elle abaisse le nuage, et cherche un jardin silencieux et solitaire où elle puisse se reposer.
Or, il faut savoir que Hang-tcheou est le pays le plus délicieux et le plus brillant de tout l'empire, et l'on ne pourrait compter les palais somptueux, les jardins célèbres et les temples antiques qui apparaissent de toutes parts. Mais il est un jardin dont la richesse et l'éclat effacent tous les autres; il est situé à l'est de la ville, et dépend de l'ancien palais de Kieou-wang. On y voit des tours majestueuses, des galeries, des terrasses qui semblent suspendues au haut des airs, et qui sont sans cesse entourées d'une ceinture de nuages. Mais, par la suite des temps, le palais a perdu ses hôtes, et nul homme ne fréquente plus ce jardin, où règnent maintenant la solitude et le silence.
La Couleuvre blanche est remplie de joie à la vue de ce séjour riant et tranquille, et s'y glisse à la dérobée. Elle ignorait que, dans le lieu le plus profond et le plus retiré de ce jardin, habitait l'esprit d'une Couleuvre bleue, qui avait choisi pour asile le pavillon de Tsouï-tchun[14]. Il y avait déjà plus de huit cents ans que cette couleuvre s'appliquait à la pratique de la vertu; elle avait le pouvoir de voler dans les airs et d'opérer des prodiges et des transformations. Dès qu'elle vit venir la Couleuvre blanche, elle s'élança rapidement à sa rencontre pour l'empêcher d'avancer.
«D'où viens-tu, monstre audacieux? lui dit-elle; comment oses-tu pénétrer dans mon jardin fleuri? Ne crains-tu pas le tranchant de mon glaive?
—Petite Couleuvre bleue, lui dit en riant la Couleuvre blanche, il n'est pas nécessaire de vanter ta puissance. Écoute avec attention ce que je vais te raconter: Je suis la Couleuvre blanche qui habite la grotte du vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Comme je cultive la vertu depuis dix-huit cents ans sans avoir pu jusqu'ici arriver à la perfection, je suis montée sur un char de nuages, et je me promène dans tout l'empire, cherchant la route qui mène à l'immortalité. Permets-moi de me reposer quelques instants dans ce jardin fleuri. Une même destinée nous unit, un même souffle nous anime; pourquoi me montrer cette bouillante colère?
—Ce jardin, lui répondit la Couleuvre bleue, est mon divin palais; tu n'es qu'un esprit sauvage des contrées étrangères: comment es-tu assez téméraire pour pénétrer, malgré moi, dans ces parterres fleuris? Mais si tu as le pouvoir d'opérer des prodiges, veux-tu lutter contre moi?
—Petite Couleuvre bleue, dit en souriant la Couleuvre blanche, écoute-moi: Tu veux mesurer ta puissance magique avec la mienne: j'y consens; mais puisque tu es revêtue d'un corps semblable au mien, je te regarde comme ma sœur, et je ne voudrais point attenter à ta vie. Luttons seulement pour voir qui de nous deux possède une plus grande puissance magique. Celle qui sera vaincue deviendra la servante de l'autre.
—Tu es bien présomptueuse! s'écrie avec courroux la Couleuvre bleue. Voyons si tu justifieras le pouvoir magique dont tu parles avec tant de jactance.» Soudain elle tire une précieuse épée qu'elle portait à sa ceinture, l'élève d'un air menaçant et la lance contre la joue de la Couleuvre blanche. Celle-ci, sans s'émouvoir, saisit une épée à deux tranchants dont elle était toujours armée, et l'enfonce dans la figure de son ennemie. Elle n'eut pas besoin de recommencer la lutte; cette première rencontre fit éclater au grand jour la supériorité de sa puissance magique. Elle murmura ensuite quelques paroles, s'empara de l'épée de la Couleuvre bleue sans qu'elle s'en aperçût et la rendit invisible.