Mais passons à un autre sujet.

A l'ouest de Tching-tou-fou, capitale de la province de Ssé-tchouen, il y avait une montagne appelée Tsing-tching-chan (la montagne de la ville bleue). Elle était hérissée de pics sourcilleux, bizarrement entassés les uns sur les autres, et prolongeait ses flancs escarpés sur une étendue de mille lis. Cette montagne s'appelait encore le cinquième ciel aux grottes mystérieuses. Il y avait soixante-douze petites grottes qui répondaient aux soixante-douze heou[12], et huit grandes grottes qui se rapportaient aux huit tsié.[13]

On dit, depuis l'antiquité: Lorsqu'une montagne est haute, elle doit renfermer des êtres surnaturels; les sommets sourcilleux peuvent enfanter des esprits. Sur cette montagne, il y avait encore une autre grotte appelée Tsing-fong-tong (c'est-à-dire, la grotte du vent pur). Dans cette grotte habitait l'esprit d'une Couleuvre blanche, qui passait là des siècles entiers à pratiquer la vertu. Les fleurs les plus rares ornaient cette caverne mystérieuse, et mille plantes inconnues y étalaient à l'envi leurs parfums et leurs couleurs. Cette retraite charmante, où régnaient la paix et le silence, n'était jamais foulée par des hommes; c'était vraiment un lieu fait pour épurer son âme dans l'étude de la raison. Or, cette Couleuvre blanche était dans cette grotte depuis dix-huit cents ans, uniquement occupée à pratiquer la vertu, et pendant tout ce temps, elle n'avait jamais fait de mal à un seul homme. Comme elle cultivait le bien depuis une longue suite d'années, elle avait acquis, à un degré éminent, la faculté de faire des prodiges. Elle s'appelait elle-même Blanche, et se donnait le surnom de Tchin-niang. Au fond, elle appartenait à la classe des bêtes, et n'avait pas encore pu sortir de cette honteuse condition, et s'élever à la perfection de la vertu.

Un jour qu'elle se promenait dans sa grotte pour charmer ses ennuis: «Il y a bien des années, se dit-elle, que je demeure ici, occupée à pratiquer la vertu, et, jusqu'à présent, je n'ai pas encore pu me dégager de cette enveloppe hideuse et m'élever à la perfection où j'aspire. J'ai envie de quitter un instant ce séjour monotone, et d'aller faire une promenade sur quelque montagne célèbre.»

Soudain, elle pense à la province de Tché-Kiang, à Hang-tcheou, sa capitale, que l'on appelle le royaume des fleurs, au lac Si-hou, sur les bords duquel se déploient des sites ravissants. «Allons, dit-elle, visiter ces riantes contrées; j'y pourrai goûter quelques instants de bonheur!»

Sa résolution est prise; elle ferme l'entrée de la grotte, monte sur un char de nuages, et s'élève au milieu des airs. En moins d'un clin d'œil elle voit devant elle la ville de Hang-tcheou. Elle n'avait pas prévu que ce jour-là Tchin-wou, le puissant génie du pôle du Nord, reviendrait de faire sa cour au maître du ciel. Tchin-wou était encore sur la montagne des dieux; du sein des nues, il promène au loin ses yeux, doués d'une pénétration divine. Tout à coup il découvre un nuage enchanté qui arrivait de l'occident.

Le grand génie s'écrie d'une voix tonnante: «D'où vient ce monstre odieux qui est assez téméraire pour se promener ainsi sur un nuage enchanté?»

La Couleuvre blanche reconnaît le grand génie du pôle du Nord; elle est glacée de terreur, et son âme est prête à s'échapper. Soudain elle se prosterne sur son char de nuages, et, d'une voix tremblante: «Je suis, dit-elle, l'esprit de la Couleuvre blanche, reléguée dans la grotte du vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Depuis dix-huit cents ans je pratique la vertu, et, pendant cette longue suite de siècles, je n'ai jamais fait la plus légère blessure à un être vivant. Jusqu'à présent mes bonnes œuvres ont été infructueuses, et je n'ai pas encore pu m'élever à la perfection où j'aspire. Je voulais aller aujourd'hui vers la mer du Midi, pour obtenir la faveur de voir le dieu Kouan-in et l'interroger sur le sort qui m'est réservé; j'ignorais que je dusse rencontrer le grand génie qui gouverne le pôle du Nord. J'ai commis un crime en négligeant de m'éloigner devant lui; je mérite la mort! je mérite la mort!...

—Malheureuse! lui dit en souriant le grand génie, si tu désires sincèrement aller vers la mer du Midi, il faut que tu en fasses le serment. Alors je te laisserai partir en liberté.»

La Couleuvre blanche se prosterna de nouveau devant lui, et prononça le serment qu'il exigeait. «Si j'ai laissé échapper, lui dit-elle, une parole mensongère, si je ne me dirige point vers la mer du Midi, je veux être ensevelie sous la pagode de Louï-pong!»