—Ma sœur, répondit Hân-wen, comme c'est aujourd'hui l'heureuse époque appelée Tsing-ming, j'ai demandé à M. Wang la permission d'aller sur la montagne faire des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de ma mère, et j'ai profité de cette occasion pour venir m'informer de la santé de mon beau-frère et de ma sœur.»
A ces mots, Hiu-chi est transportée de joie. «Mon frère, lui dit-elle, cette conduite fait l'éloge de votre piété filiale et de votre excellent naturel. Mon mari est sorti de bonne heure pour se rendre à son bureau, où l'appelaient des occupations pressantes; je vous prie de vous asseoir.»
Aussitôt elle se hâte de faire chauffer du vin et de préparer des légumes, et les sert dans le vestibule. Le frère et la sœur mangent à la même table, et s'entretiennent affectueusement ensemble; mais Hân-wen se garda bien de dire un mot des jeunes filles qu'il avait rencontrées dans le bateau, et auxquelles il avait prêté son parapluie. Le repas fini, Hiu-chi dispose un lit pour son frère dans une chambre particulière, et l'engage à aller prendre du repos.
Mais à peine Hân-wen fut-il couché, qu'il se mit à penser aux deux belles qu'il avait vues et qui avaient fait une si vive impression sur lui; toute la nuit, il se tourne et s'agite dans son lit, et ne peut trouver un instant de sommeil.
Parlons maintenant des deux fées, qui étaient retournées dans leur jardin fleuri. Blanche dit à sa servante: «Vous avez vu, petite Bleue, de quelle manière Hân-wen nous a regardées; il est décidément amoureux, et je suis sûre que demain matin il ne manquera pas de venir lui-même chercher son parapluie. Je vous avouerai qu'il m'a plu par sa figure noble et gracieuse et par ses paroles pleines de bonté et de douceur, et je m'estimerais heureuse de pouvoir devenir son épouse. Mais une chose m'arrête; ce jeune homme n'a pas de fortune, et il lui sera impossible de faire les dépenses nécessaires. Nous-mêmes, nous sommes aussi pauvres que lui, et n'aurions pas une seule once d'argent à lui donner. Que faire? que devenir?
—Madame, répondit la petite Bleue, votre servante avait tout à l'heure la même pensée que vous; mais s'il ne s'agit que de lui offrir une somme d'argent, je n'y vois aucune difficulté. Vous êtes douée d'une puissance surnaturelle qui ne connaît point de bornes; faites ce soir un tour de magie, et vous ne serez plus en peine pour le combler de riches présents. Je vois à cela plusieurs avantages: d'abord vous ferez briller à ses yeux notre opulence, et il vous prendra pour la fille de quelque magistrat de première distinction; en second lieu, il sera pénétré de reconnaissance pour les bienfaits dont vous l'aurez comblé.
—Voilà une heureuse idée, repartit Blanche toute joyeuse; ce soir même je veux essayer ma puissance magique.»
La nuit arrive, et, à la troisième veille, Blanche saisit sa précieuse épée, s'élance au sommet de la constellation du Boisseau; et à l'aide de quelques paroles magiques, elle évoque tous les démons des cinq parties du monde. Ils obéissent à sa voix puissante, et, en un clin d'œil, elle les voit tous prosternés devant elle. «Madame, lui dirent-ils d'une voix tremblante, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?
—J'ordonne, dit-elle, à tous ces démons d'aller me chercher cette nuit mille onces d'argent. Celui qui me désobéira sera châtié sur l'heure.»
Ils s'éloignent tous, et vont délibérer en secret. Soudain ils se rendent à la ville de Tsien-tang, s'introduisent sans être vus dans le trésor, et dérobent les mille onces d'argent, qu'ils vont remettre entre les mains de Blanche.