—Seigneur, répondit Kong-fou, ma femme a un frère cadet qui s'appelle Hân-wen; je l'ai élevé chez moi dès son enfance. Ce matin il est sorti de très bonne heure, et a rencontré, je ne sais où, deux jeunes filles avec qui il a formé un projet de mariage[19]. Ces jeunes filles lui ont donné cette somme d'argent qu'il m'a remise, en me priant d'aller la lui changer à la ville et de présider à son mariage. Votre serviteur ayant reconnu que cet argent provenait du trésor, je n'ai pas osé vous cacher la vérité. J'ai profité du moment où il était à m'attendre dans ma maison, pour venir informer votre Excellence de cette découverte.»
Aussitôt le gouverneur délivra à quatre gendarmes un mandat d'amener, et leur ordonna d'aller de suite chercher Hân-wen.
Les gendarmes obéissent, et partent comme s'ils avaient des ailes. Ils arrivent bientôt à la maison de Kong-fou, et entrent brusquement. Hân-wen ignorait le motif de cette visite inattendue, et au moment où il allait le leur demander, ils le saisissent avec violence, et lui attachent au cou une chaîne de fer arrêtée avec un cadenas. Ils l'entraînent hors de la maison, et l'amènent au tribunal du gouverneur.
Le magistrat est surpris de voir dans Hân-wen un air noble et distingué qui annonce toute autre chose qu'un criminel, et il est disposé à croire qu'il y a là-dedans quelque méprise. Puis, adoucissant son visage irrité: «Est-ce vous qui êtes Hân-wen? lui demanda-t-il d'un ton bienveillant.
—C'est votre serviteur, répondit Hân-wen.
—Où demeurez-vous? lui demanda le gouverneur. Quel est votre âge? Votre père et votre mère vivent-ils encore? Avez-vous des frères? Êtes-vous marié? D'où viennent ces deux lingots d'argent? Avouez la vérité devant mon tribunal, si vous voulez échapper aux tortures.
—Seigneur, répondit Hân-wen, votre serviteur habite dans cette ville; j'ai dix-sept ans accomplis, mon père et ma mère ne sont plus de ce monde, et je n'ai aucun frère; j'ai seulement une sœur aînée qui a épousé un homme appelé Kong-fou. Dès mon enfance, j'ai demeuré dans la maison de mon beau-frère, qui a bien voulu me mettre en apprentissage chez un pharmacien. Je ne suis pas encore marié. Cet argent m'a été donné par une personne de mes amis. J'espère que votre Excellence examinera mûrement ma cause, et qu'elle me mettra en liberté.
—Quelle impudence! s'écria le magistrat d'un ton courroucé. Eh bien, faites-moi connaître le nom de cet ami.
—C'est une personne d'une famille distinguée, se dit en lui-même Hân-wen; si j'avoue la vérité, ne sera-ce pas compromettre sa réputation? J'aime mieux subir le châtiment qui me menace que de lui faire du tort.—Seigneur, dit-il au magistrat, cet ami était un étranger, et d'ailleurs son nom s'est échappé de ma mémoire.»
A ces mots le magistrat est transporté de colère; et il laisse tomber d'un étui d'or les fiches qui servent à déterminer les coups de bâton.