«J'avais par hasard éprouvé un étourdissement, lui dit Blanche; mais ce n'est rien. Pour vous, allez dans le magasin, et occupez-vous des objets qui réclament vos soins.»
Hân-wen fit préparer tout ce qui était nécessaire pour passer la fête. Ensuite, il fit porter le riz et le vin soufré dans l'appartement qu'occupait Blanche, afin de manger à la même table, et de célébrer avec elle la fête appelée Touan-yang. Hân-wen prit une tasse, et engagea Blanche à la boire.
«Depuis mon enfance, lui répondit-elle, je n'ai jamais pu boire une goutte de ce vin; je prie mon époux de boire seul quelques tasses, pour dissiper ses chagrins et faire évanouir les maléfices des démons. Je me contenterai de m'asseoir auprès de vous pour vous tenir compagnie.»
Hân-wen leva la tasse, et la pressa à plusieurs reprises de la vider. Comment Blanche aurait-elle pu répondre à son invitation? Elle opposa à ses instances les refus les plus obstinés.
Hân-wen lui en témoigna son déplaisir. «Chère épouse, lui dit-il, ne vous refusez pas plus long-temps à mes prières; et si vous ne pouvez vider une tasse entière, buvez-en du moins quelques gouttes pour me contenter.»
Blanche, voyant que son mari commençait à se fâcher, ne put se dispenser de prendre la tasse pour en boire quelques gouttes. Mais Hân-wen poussa brusquement la tasse avec ses mains, et lui fit avaler tout le vin soufré qu'elle contenait.
Blanche est frappée de terreur, et aussitôt de légères douleurs commencent à tirailler ses entrailles. Elle imagine une ruse. «Monsieur, dit-elle à son mari, depuis que vous m'avez fait avaler de force toute cette tasse de vin, je sens que mes yeux s'obscurcissent, et que ma tête se trouble. Il me serait difficile de vous tenir plus long-temps compagnie; permettez-moi de me coucher quelques instants. Pendant ce temps-là, vous irez vous amuser à voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.
—En ce cas, lui répondit Hân-wen, je prie ma chère épouse de prendre du repos.» A ces mots il ferma la porte de la chambre, et sortit pour aller voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.
Blanche ayant été forcée par son mari d'avaler cette tasse de vin mêlé de soufre mâle, elle gisait dans son lit, en proie aux plus cruelles douleurs. Il lui semblait que le feu de la foudre lui dévorait les entrailles, et que des lames d'acier déchiraient toutes les parties de son corps. Au bout de quelques instants, elle reprit sa première forme.
Pendant ce temps-là, Hân-wen regardait au bord du fleuve la joute des barques ornées de têtes de dragons; mais il était agité d'une inquiétude secrète. Il pensait à sa femme qui était ensevelie dans l'ivresse, et à la petite Bleue qui était tourmentée par la fièvre. «Si elles ont besoin de thé ou de potions médicales, se dit-il en lui-même, qui est-ce qui leur en donnera? Il vaut mieux que je retourne auprès d'elles.»