En entendant ces paroles, Kiao-yong éprouve la même allégresse que son mari, et s'élance en un instant hors du vestibule. Elle voit Hân-wen qui se tenait devant la porte, avec deux jeunes femmes d'une rare beauté. Quand Hân-wen eut salué sa sœur, «Je vous félicite, lui dit Hiu-chi, de revenir aujourd'hui chez nous; mais dites-moi, je vous prie, quelles sont ces deux jeunes femmes?

—L'une est mon épouse, lui répondit Hân-wen; son nom est Blanche, et son surnom est Tchîn-niang; l'autre est sa servante, qui s'appelle la petite Bleue.

—Je me réjouis, lui dit Hiu-chi, d'avoir une belle-sœur aussi distinguée.» Blanche et Bleue s'avancèrent ensuite pour saluer Hiu-chi.

Quand tous se furent assis à la place marquée par les rites, le frère et la sœur se racontèrent ce qui leur était arrivé depuis leur séparation. «Depuis que vous m'avez quittée pour aller en exil, dit Hiu-chi, je n'ai eu de repos ni le jour ni la nuit. Heureusement que l'hiver dernier, nous avons reçu de vos nouvelles lorsque vous nous avez envoyé un dépôt d'argent; nous avons su que vous étiez à Kou-sou, et que tout réussissait au gré de vos désirs. Quelque temps après, nous apprîmes qu'une nouvelle condamnation vous avait fait exiler à Tchîn-kiang, et cette nouvelle changea notre joie en tristesse. Mais grâces au ciel, vous revenez aujourd'hui avec votre épouse; cet événement met le comble à notre bonheur.»

Hân-wen allait répondre à sa sœur, mais Blanche eut peur qu'il ne laissât échapper quelque parole imprudente, et se hâta de parler à sa place. «Ma sœur, dit-elle, l'an dernier nous demeurions à Kou-sou. Le jour où l'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé, l'usage veut que l'on présente dans le temple des objets rares et précieux. J'en avais plusieurs que j'avais trouvés dans l'héritage de mon père; je les remis à mon mari, afin qu'il les offrît dans cette solennité. Quelque temps après, le jour de sa naissance, mon mari étala ces objets précieux dans le vestibule; mais en les voyant, des brigands, venus je ne sais d'où, sentirent s'éveiller leur cupidité. Ils traînèrent M. Hiu devant le magistrat, qui, à force de tortures, lui fit avouer un vol qui lui était faussement imputé, et l'exila à Tchîn-kiang. Votre servante recueillit alors tout l'argent qu'elle possédait, et le déposa entre vos mains. Ensuite elle se rendit à Tchîn-kiang pour servir son mari. Le premier jour de l'année, comme il était allé se promener sur la Montagne-d'Or, il se laissa tromper par un moine nommé Fa-haï, qui l'engagea à se faire couper les cheveux et à embrasser la vie religieuse. Dès que j'eus appris cette nouvelle, j'allai avec ma servante, sur la Montagne-d'Or, pour ramener mon mari. Mais soudain, la ville de Tchîn-kiang fut couverte d'une vaste inondation qui engloutit tous les habitants. Le ciel a permis que je me trouvasse en ce moment sur la Montagne-d'Or, et que j'échappasse ainsi à la fureur des flots. Aujourd'hui que nous voici de retour, nous osons vous demander la permission de demeurer quelques jours chez vous; nous espérons que vous voudrez bien nous accorder cette précieuse faveur.

—Mon frère, dit alors Hiu-chi, il serait difficile de trouver au monde une personne aussi accomplie; tâchez de lui témoigner tout l'amour qu'elle mérite. Mais notre maison est trop étroite pour vous recevoir même pendant quelques jours.

—Ne vous inquiétez pas, lui dit Kong-fou, il y a tout près d'ici une petite maison composée de deux chambres spacieuses. Le propriétaire cherche maintenant à la vendre. Je vais aller le trouver et en arrêter le prix.» A ces mots, Hân-wen fut transporté de joie.

Hiu-chi alla préparer une collation pour son frère et sa belle-sœur, et disposa deux tables séparées. Kong-fou s'assit dans le vestibule avec Hân-wen, et Hiu-chi se plaça dans sa chambre avec Blanche et la petite Bleue. Tout en causant à table, Hân-wen apprit que M. Wang était mort depuis long-temps. Il se rappela les bienfaits qu'il avait reçus de lui, et ne put s'empêcher de verser des larmes.

Quand le repas fut fini, Kong-fou loua, dans le voisinage, un appartement où ses trois hôtes pussent passer la nuit. Le lendemain il prit les cent onces d'argent qui lui avaient été confiées, et les remit à Hân-wen.

«Mon frère, lui dit celui-ci, il n'est pas nécessaire de me rendre ce dépôt; je vous prie d'en employer une partie pour acheter la petite maison dont vous m'avez parlé, et la garnir des meubles et des ustensiles dont nous avons besoin; le reste de la somme me servira à monter une boutique.