Hân-wen ne se doutait pas de la puissance mystérieuse de ce vase; il se contenta de dire en lui-même: Ce religieux est d'une propreté bien recherchée. Aussitôt il prit le vase, et entra dans l'intérieur de la maison.
En ce moment, Blanche était occupée à faire sa toilette. Quand elle vit entrer Hân-wen, qui tenait dans sa main un objet tout brillant d'or, elle eut envie de l'interroger. Mais, tout à coup, le vase s'échappe des mains de Hân-wen et s'élève dans l'air; et, au même instant, des milliers de nuages rouges enveloppent la tête de Blanche d'une auréole de feu. Blanche se sent étreindre par le vase de Bouddha; elle palpite d'effroi, et son âme est prête à s'échapper. Elle se jette à deux genoux par terre, et supplie le religieux de lui faire grâce de la vie.
Hân-wen est frappé de terreur; il s'élance vers Blanche, la serre dans ses bras, et s'efforce d'arracher le vase; mais il semble qu'il ait pris racine sur son corps, et il ne peut le remuer de l'épaisseur d'un cheveu.
Blanche verse deux ruisseaux de larmes. «Cher époux, lui dit-elle, j'ai outragé la majesté du ciel! Voilà ma dernière heure qui arrive; il faut que je me sépare de vous. Confiez mon fils Mong-kiao à ma belle-sœur, afin qu'elle l'élève avec la tendresse d'une mère. Pour vous, ménagez votre précieuse santé, et ne l'altérez pas en me pleurant.»
Hân-wen sent son âme se briser de douleur, et il ne peut retenir ses soupirs et ses sanglots.
La petite Bleue ayant appris ce qui se passait, accourut dans la chambre, et se jeta aux genoux de Blanche. «Madame, lui dit-elle en pleurant, lorsque je vous ai engagée à offrir un sacrifice expiatoire, j'espérais que vous pourriez détourner les calamités qui vous menaçaient. J'ignorais qu'il était impossible d'échapper à sa destinée, et que vous deviez tomber dans cet affreux malheur.» Elle dit, et verse un torrent de larmes.
«Petite Bleue, lui dit Blanche d'une voix éplorée, je sais que je ne pourrai échapper aujourd'hui au malheur qui me menace. Pendant plusieurs années, tu as été ma fidèle compagne. Quoique j'eusse le rang de maîtresse, et toi celui de servante, cependant je t'ai aimée comme ma sœur. Mais aujourd'hui il faut que je te quitte; voilà ce qui me brise le cœur! Ma belle-sœur pourra prendre soin de mon fils. Fais tes préparatifs de départ, et retourne dans la grotte du Vent pur: ne te laisse point séduire comme moi par les plaisirs du monde; c'est le seul moyen d'échapper au malheur.»
En entendant ces paroles, la petite Bleue s'abandonne de nouveau aux transports de sa douleur. Elle se lève ensuite, prend congé de Hân-wen, et, montant sur un nuage enchanté, elle retourne dans la grotte du Vent pur, afin de se perfectionner encore dans la vertu, et d'être appelée, dans la suite des temps, au céleste séjour de Bouddha. Mais passons à un autre sujet.
Kong-fou et Hiu-chi, sa femme, accoururent précipitamment dans la chambre de Blanche, et, en la voyant, ils restèrent frappés de crainte et de stupeur.
Blanche éleva la voix et prononça ces paroles, qu'interrompaient ses larmes et ses sanglots: «Mon beau-frère, ma belle-sœur, et vous, mon époux, écoutez l'histoire de ma vie. J'étais jadis la Couleuvre blanche, qui habitait la grotte du Vent pur, sur la montagne de la ville Bleue. Il y avait déjà bien des années que je pratiquais la vertu dans cette grotte mystérieuse. Mais un jour que je me promenais au pied de la montagne de Tsouï-'go, je m'endormis, et au milieu d'un songe, je repris ma première forme. Un mendiant me ramassa et me porta au marché pour me vendre. Hân-wen, qui passait par hasard en cet endroit, fut ému de pitié en me voyant. Il m'acheta, et me reporta sur la montagne, où je continuai à vivre en liberté. Je conservai dans mon cœur le souvenir de ce bienfait, et comme je savais que le destin l'avait condamné à ne point avoir d'héritiers dans cette vie, je suis descendue de la montagne pour m'unir avec lui par les liens du mariage, et lui donner des enfans qui pussent continuer la postérité de sa famille. J'ai voulu par là lui témoigner ma reconnaissance. Voyant qu'il était sans fortune, je lui fis présent d'une somme d'argent qui avait été enlevée dans le trésor de la ville. Ce crime le fit exiler à Kou-sou. J'allai le trouver dans cette ville avec ma servante, la petite Bleue, et je l'épousai suivant les usages prescrits par les rites. Je composai des pilules d'une vertu miraculeuse, et je fis prospérer la pharmacie de mon époux. Quelque temps après, comme Hân-wen célébrait la fête appelée Touân-yang, il me fit avaler de force une tasse de vin soufré, et je repris ma première forme. Mais la vue de ma métamorphose le fit mourir de frayeur. Après avoir échappé à la mort comme par miracle, j'allai sur la montagne sacrée qu'habite le dieu qui gouverne le pôle austral, et j'obtins de lui un rameau de la plante d'immortalité, avec lequel je ressuscitai mon mari. Mais craignant qu'il ne découvrît que j'étais une fée, j'imaginai un stratagème pour le tromper[38] et dissiper ses doutes. Du matin au soir je partageai les soins de son commerce, et je contribuai puissamment à la réputation de sa pharmacie. Quelque temps après, vint l'anniversaire de la naissance du dieu Liu-tsou. Les médecins de la ville, qui avaient formé le projet de perdre mon mari, le pressèrent de présenter dans le temple des objets rares et précieux. Hân-wen se désolait de n'en point avoir. Pour le tirer d'embarras, j'eus recours à l'adresse de la petite Bleue, qui alla dérober dans le cabinet de l'empereur les objets précieux dont il avait besoin. Hân-wen ayant étalé ces mêmes objets dans le vestibule, le jour de sa naissance, des officiers que l'empereur avait chargés de chercher les auteurs de ce vol, se saisirent de Hân-wen, et le traînèrent devant le magistrat, afin qu'il le punît suivant la rigueur des lois. Heureusement que le préfet de Sou-tcheou, qui était rempli d'humanité, ne lui infligea qu'une peine légère, et l'exila à Tchîn-kiang. Je recueillis avec la petite Bleue tout l'argent que nous possédions, et j'allai le déposer entre les mains de son beau-frère; ensuite je revins trouver mon mari dans la ville de Tchîn-kiang. Je voulais par là le remercier des bienfaits que j'avais reçus de lui dans ma vie précédente, et quoiqu'il m'ait abandonnée plusieurs fois, je ne lui en ai témoigné ni haine ni colère. Quelque temps après, mon mari étant allé visiter le temple de la Montagne-d'Or, Fa-haï le fit rester dans son couvent. Guidée par mon amour pour lui, j'allai le chercher dans le couvent avec la petite Bleue. N'ayant pu y réussir, je voulus inonder la Montagne-d'Or, et, par mon imprudence, je fis périr sous les flots tous les habitants de Tchîn-kiang. J'ai commis un crime pour lequel il n'est point de pardon. Je désirais attendre que mon fils Mong-kiao eût atteint l'âge d'un mois; je serais retournée dans ma grotte pour me perfectionner encore dans l'étude de la vertu, et racheter mes fautes passées. J'ignorais qu'il est impossible d'échapper à sa destinée. Je supplie ma belle-sœur d'élever mon fils Mong-kiao, et de lui tenir lieu de mère, en souvenir des liens de parenté et d'affection qui nous unissaient, afin que, quand il sera devenu grand, il puisse donner des héritiers à mon époux. J'espère que l'étrangeté de son origine ne l'empêchera pas de prendre soin de lui.»