Kong-fou et sa femme ne se possédaient pas de joie. «Cher enfant, lui dirent-ils, tout-à-l'heure vous étiez affligé d'une maladie grave qui vous avait fait perdre l'usage de la raison; toutes les ressources de la médecine avaient été inutiles. Mais heureusement que le ciel nous a envoyé aujourd'hui un saint homme, qui vous a sauvé la vie. Sans lui, nous serions morts de douleur. Dès ce moment, tâchez de ne plus vous abandonner à la tristesse et aux pleurs.»

Mong-kiao inclina la tête en signe d'assentiment. Peu à peu il recouvra sa première santé. Kong-fou pria un maître d'un profond savoir, de venir lui donner dans sa maison, des leçons particulières. Mong-kiao avait entendu dire à sa tante, que s'il obtenait des succès dans les lettres, il verrait un jour sa mère. Encouragé par ce doux espoir, il éloigna de son esprit les pensées douloureuses qui avaient causé sa maladie, et se livra à l'étude avec une ardeur infatigable. Au bout de quelques années, il acquit une érudition précoce qui faisait l'admiration de tout le monde.

Bientôt arriva l'examen annuel du premier degré littéraire. Mong-kiao se présenta au concours, et obtint le premier rang sur la liste des Sieou-tsaï[42]. Quand cette nouvelle parvint chez ses parents, Kong-fou et Hiu-chi furent transportés de joie.

Pendant plusieurs jours, il fut obligé de faire des visites en habits de cérémonie, et reçut les félicitations de tous ses amis. Mais le temps s'échappe avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Le concours d'automne[43] approchait; Mong-kiao fit ses préparatifs de départ, et se rendit ensuite dans la capitale de sa province, pour obtenir le grade de Kiu-jîn. Lorsque le concours fut terminé, et qu'on eut proclamé la liste des candidats qui avaient réussi dans leurs trois compositions, Mong-kiao se trouva le premier des licenciés, et obtint en conséquence le titre de Kiaï-youân[44].

A cette nouvelle, Mong-kiao fut au comble de la joie. Quand il eut assisté au repas appelé Lou-ming-yen[45], il alla saluer les examinateurs du concours, qui ne manquèrent pas de le féliciter des succès honorables qu'il venait d'obtenir.

Après s'être acquitté des devoirs que lui imposaient l'étiquette et les convenances, il s'en retourna chez ses parents.

Nous n'avons pas besoin de dire que pendant plusieurs jours, une foule de parents et d'amis vinrent le voir et lui offrir leurs compliments. En entrant chez lui, Mong-kiao alla saluer Kong-fou et Hiu-chi, qui furent transportés de joie.

«Cher neveu, lui dit Hiu-chi, que je suis heureuse de vous voir revenir aujourd'hui avec un titre littéraire aussi distingué! Nous sommes bien récompensés des peines que nous avons prises pendant dix ans pour votre éducation. Je ne forme plus qu'un vœu, c'est que vous puissiez cueillir la branche d'olivier[46], et qu'après avoir obtenu des honneurs[47] pour vos parents, vous reveniez offrir un sacrifice à votre mère dans la pagode de Louï-pong[48]. Vous pourrez ainsi la remercier de vous avoir donné le jour. Mais il y a une circonstance importante que vous ignorez. Votre père et votre mère vous ont jadis fiancé, avant le moment de votre naissance, avec la fille que je portais dans mon sein. J'ai encore les présents qu'ils m'ont donnés comme gage de leur promesse. Aussitôt que j'eus mis au monde votre cousine Pi-liên, nos deux familles sanctionnèrent ce mariage, suivant les usages prescrits. Depuis que votre mère nous a quittés, vous êtes resté dans notre maison, et vous vous êtes donné le nom de frère et de sœur. Maintenant votre cousine est en âge de se marier, et elle n'attend plus que le moment où cette union pourra se réaliser. Mais j'ignore, cher neveu, quelles sont vos dispositions.

—Mon oncle et ma tante, répondit Mong-kiao, depuis mon enfance vous m'avez élevé avec tendresse; et quand je sacrifierais ma vie pour vous, je ne pourrais vous payer dignement de tous vos bienfaits. Si j'ai été assez heureux pour obtenir quelques succès dans les lettres, je les dois uniquement aux soins que vous avez pris de mon éducation. Si le ciel me favorise, et que je puisse ajouter encore à la faible réputation que j'ai acquise, je ne manquerai pas de demander à Sa Majesté des titres et des honneurs qui puissent vous récompenser des sacrifices que vous avez faits pour moi. Quant à mon mariage avec ma cousine, je vous prie de vouloir bien en régler toutes les dispositions. Puisque vous ne me jugez pas trop indigne d'elle, je me soumets d'avance à vos volontés; mais je vous prie d'attendre la fin du concours de printemps. Je choisirai ensuite un jour heureux pour accomplir cette union, qui est l'objet de toutes mes espérances.

—Cher neveu, lui dit Kong-fou en faisant un mouvement de tête, j'approuve entièrement l'idée que vous venez d'exprimer.»