Dans la suite, Wang-Tchin entend dire que la capitale a été reprise par les troupes de l'empire, que les chemins sont sûrs et tranquilles; il lui vient à l'idée d'aller faire un voyage à Tchang-Ngan, pour apprendre ce que sont devenus ses parents et ses amis, et remettre en état ses anciennes propriétés. Bien décidé à partir, il communique son projet à sa mère et à sa femme, dispose ses bagages, et après avoir fait ses adieux en fils soumis, il se met en route, ne prenant avec lui qu'un seul domestique du nom de Ouang-Fo. D'abord le voyage se fit par eau, et Wang arriva ainsi jusqu'au lieu du débarquement dans le Yang-Tcheou: au temps de la dynastie des Souy, ce district s'appelait Kiang-Tou. C'est un point fort important où se réunissent les deux fleuves Kiang et Hoay, c'est comme la clef des routes du nord et du sud; les mâts des navires qui vont et viennent y sont serrés comme les brins de chanvre dans un champ; tout le rivage est couvert de maisons très rapprochées; il y a là un continuel concours de marchands et d'acheteurs: ce lieu est, en vérité, plein de gaîté et de mouvement.
Or, ce fut là précisément que Wang-Tchin quitta son bateau pour continuer sa route par terre; il loua des bêtes de somme pour porter son bagage, et prit le costume d'un officier de l'armée. Chemin faisant ses regards se promenaient avec satisfaction sur les fleuves et les montagnes, la nuit il se reposait, puis reprenait sa course au matin; ainsi en peu de temps il arriva à la ville de Fan-Tchouen, la même qui sous la dynastie des Han fut concédée à Tang-Hoey à titre de revenu. Cet endroit n'est pas fort éloigné de la capitale, et comme le fer et la flamme y avaient porté leurs ravages, les cent familles de la ville et des campagnes s'étaient cachées ou avaient pris la fuite. Il ne se trouvait donc pas une maison habitée sur toute la route, et à peine un rare voyageur; aussi ce que voyait Wang-Tchin c'étaient:
Les sommets élancés des collines que les forêts enveloppaient de leur ombre; les pics hardis si poétiques dont le front déchire les nues azurées. Au milieu des rocs escarpés et des monts à perte de vue serpente la rivière Han aux eaux limpides, et la nappe d'eau dans son vol oblique lance à dix mille pieds ses vagues argentées; des plantes grimpantes se suspendent au-dessus de l'abîme et la brise les fait flotter comme une écharpe brodée de toutes couleurs. A travers l'immense étendue de ces monts perdus dans les nuages, sont d'étroits sentiers faits pour l'oiseau et que le rare voyageur suit en se courbant; les forêts vaporeuses se confondent avec les nuées; les villages ravagés sont solitaires et l'homme a disparu de ces campagnes désertes; parées de mille nuances, les fleurs des montagnes s'épanouissent avec joie, et les oiseaux sans nom, habitants du désert, troublent seuls cette solitude de leurs cris.
Wang-Tchin contemplait avidement la riante perspective des montagnes et des rivières, et il allait en laissant flotter les rênes de son cheval, lorsque vers le soir, à l'heure où le ciel s'obscurcit peu à peu, il entendit dans l'épaisseur de la forêt quelque chose qui ressemblait à des voix humaines. Le voyageur approche et regarde.... Or, ce n'étaient point des hommes, mais deux Renards sauvages qui, appuyés contre le tronc d'un vieil arbre, tenaient devant eux un livre écrit. La patte fixée sur l'écriture, ils discutaient comme feraient deux personnes qui ne sont pas d'accord à propos d'un passage douteux.
«Ah! s'écria Wang-Tchin en riant, ces deux animaux-là sont vraiment prodigieux; ce sont des fées! Mais quel peut être le livre qui fixe leur attention?... Si je leur faisais avaler une de mes balles?»—Et là-dessus serrant les rênes de soie pour arrêter son cheval, il élève tout doucement l'extrémité de la bride ornée d'une corne polie à la meule, dispose la corde de l'arbalète[3], plonge sa main dans son sac et en tire une balle qu'il place dans le canon, puis il ajuste avec la plus grande attention: l'arbalète s'arrondit comme la lune en son plein, la balle siffle en volant avec la rapidité de l'étoile filante. Les deux Renards, plongés dans une occupation remplie d'intérêt pour eux, ne se doutaient pas du tout que quelqu'un les épiait hors de la lisière du bois: au sifflement de la corde de l'arbalète, ils lèvent la tête pour voir d'où vient ce bruit; mais dans son vol rapide, la balle était déjà entrée, ni à côté, ni de travers, mais tout juste au milieu de l'œil gauche du Renard qui tenait le livre.
L'animal abandonna son manuscrit en jetant des cris perçants, et s'enfuit avec sa blessure; l'autre Renard se baissait déjà pour ramasser le livre laissé par son compagnon, lorsque une seconde balle de Wang-Tchin l'atteignit à la tempe droite; il se mit à jouer des jambes, et s'enfuit aussi avec de grands cris pour échapper à la mort. Le voyageur poussa son cheval en avant, et ordonna à son domestique de ramasser le livre; mais quand il l'examina, il s'aperçut que les pages étaient couvertes de caractères faits comme des têtards[4], et tous parfaitement indéchiffrables pour lui.
«En vérité, songea Wang-Tchin en lui-même, je ne sais pas du tout ce qu'il peut y avoir d'écrit sur ce livre, mais je l'emporterai pour consulter plus tard à loisir des lettrés versés dans la connaissance des écritures anciennes.»—Aussitôt il cache le manuscrit dans sa manche, sort de la forêt en trottant, et reprend la grande route qui conduit à la capitale.
Or, à cette époque, le Turc Ngan-Lo-Chan était mort, il est vrai; mais son fils Ngan-Youen, qui avait pris sa place, était tout aussi terrible. Un des chefs de l'insurrection Chy-Sse-Ming, après s'être soumis, s'était révolté de nouveau; dans toutes les colonies militaires étaient réunies des forces imposantes, mais nulle part on ne voyait se manifester l'intention de rentrer dans le devoir; et comme on craignait que des conjurés ne vinssent jusqu'à la capitale épier les mesures du gouvernement, on faisait aux portes de la ville une garde sévère: ceux qui entraient ou sortaient étaient soumis à un examen rigoureux, et dès le crépuscule on fermait les portes. Lorsque Wang-Tchin se présenta au pied des murailles, le soleil avait déjà pâli vers l'occident, et les verroux étaient tirés; il songea donc à trouver un gîte pour la nuit.
Arrivé à la porte d'une hôtellerie, le voyageur descend de cheval et entre; le maître du lieu qui vit un étranger, l'arbalète sur le dos, le sabre à la ceinture, en habit d'officier, se garda bien de le recevoir froidement; et s'avançant au-devant de Wang-Tchin avec politesse, il pria sa Seigneurie de vouloir bien prendre un siége.—Les domestiques eurent l'ordre de préparer et de servir une tasse de thé. Pendant ce temps, le laquais Ouang-Fo avait déchargé les bagages et les apportait dans la maison.
«Hôtellier, demanda Wang-Tchin au maître de l'auberge, avez-vous une chambre sûre et commode, dont vous puissiez disposer pour moi?—J'en ai beaucoup de vides dans mon hôtel, répondit le maître, votre Seigneurie n'a qu'à choisir celle qui sera à son gré.» Et là-dessus, allumant une lampe, l'aubergiste conduisit son hôte dans tous ses appartements: ce qui convint le mieux à Wang-Tchin, ce fut une petite chambre propre et bien tenue, dans laquelle furent déposés les effets, tandis qu'on menait à l'écurie les bêtes de somme pour y être bien soignées.