A peine le voyageur fut-il installé que le petit domestique de l'auberge vint demander si sa Seigneurie souhaitait de boire une coupe de vin.—«Si vous en avez de bon, répondit Wang-Tchin, apportez m'en deux mesures, avec un plat de viande de bœuf hachée, et veillez tous ici à exécuter fidèlement mes ordres.» Le domestique se retira en assurant que sa Seigneurie serait ponctuellement obéie. Wang-Tchin, après avoir eu soin de fermer la porte derrière lui, sortait de sa chambre, lorsque le garçon de l'auberge reparut avec le vin et le plat demandé; il venait pour savoir si sa Seigneurie désirait aller jusque dans le salon prendre son repas, ou bien s'il fallait servir dans l'appartement.—«Je mangerai ici, répondit le voyageur.» Et aussitôt les mets furent placés sur une petite table. Wang-Tchin s'assit; et son domestique Ouang-Fo, debout près de lui, versait le vin.

Il avait bu tout au plus deux ou trois verres, lorsque l'aubergiste s'avançant vers son hôte, lui demanda si sa Seigneurie venait de la frontière.—«Non, répondit Wang-Tchin, je viens de Kiang-Nan.—Cependant, objecta l'hôtellier, l'accent de sa Seigneurie n'est point celui des habitants de Kiang-Nan.—Eh bien! ajouta Wang-Tchin, je parlerai franchement: je suis originaire de la capitale; depuis que la révolte de Ngan-Lo-Chan a forcé le char impérial de se retirer dans le pays de Cho, j'ai abandonné ma demeure pour fuir les troubles dans le Kiang-Nan: on dit que maintenant les rebelles sont rentrés dans le devoir; l'Empereur est revenu à Tchang-Ngan, et je vais réparer les désastres qu'ont dû souffrir mes anciennes propriétés; ensuite j'irai chercher ma famille pour l'emmener avec moi dans notre première patrie; comme je craignais de faire sur la route quelque mauvaise rencontre, voilà pourquoi j'ai pris l'uniforme d'un officier de l'armée.—Eh bien! reprit l'hôtellier, votre Seigneurie et moi, nous sommes dans le même cas: il n y a pas plus d'un an que je suis venu chercher un abri dans ce village.» Et comme tous les deux étaient compatriotes et gens de la capitale, bien qu'étrangers l'un à l'autre, ils devinrent comme de vieux amis, et ils se firent part réciproquement de ce qu'ils savaient touchant ces troubles désastreux! On a raison de dire:

Les fleuves, les monts, la brise présentent toujours à
l'œil le même spectacle;
Mais les familles de la ville et des faubourgs ont à moitié
disparu!

Leur conversation était fort animée, lorsqu'on entendit une voix du dehors qui disait: «Hôtellier, y a-t-il une chambre disponible pour cette nuit?—Oui, il y en a, répondit le maître, mais je ne sais pas combien vous êtes de voyageurs.—Il n'y en a qu'un, reprit la voix; je suis seul.»

L'aubergiste vit en effet un individu seul, et qui n'avait pas de bagages, et il répondit: «Puisque vous êtes sans compagnon, je ne puis me hasarder à vous recevoir.—Auriez-vous peur, par hasard, que je ne vous paie pas? reprit l'inconnu fort en colère; est-ce là le motif qui vous empêche de m'ouvrir?—Monsieur, répondit l'aubergiste, mon motif n'est pas celui auquel vous faites allusion; mais le noble commandant de la garnison a fait publier de tous côtés une proclamation par laquelle il défend aux hôtelliers de donner un abri à tout voyageur inconnu ou suspect. Celui qui serait dénoncé comme ayant reçu et logé clandestinement un étranger s'exposerait aux plus graves châtiments. Et puis maintenant, Chy-Sse-Ming s'étant révolté, la défense devient plus expresse: d'ailleurs Monsieur est sans bagages, je n ai pas l'avantage de le connaître, il y aurait donc de grands inconvénients à le loger.

—Quoi! s'écria l'inconnu en souriant, vous ne me connaissez pas? je suis précisément le commandant de la garnison. Une affaire m'avait appelé à Fan-Tchouen, et j'en reviens; comme je suis arrivé trop tard pour entrer en ville, je me vois obligé de vous demander asile pour cette nuit; vous comprenez pourquoi je n'ai pas de bagages: s'il vous reste encore des doutes, des soupçons, demain matin venez avec moi jusqu'aux portes de la capitale et interrogez les gardes, il n'y en aura pas un qui ne me reconnaisse.»

Grâce au grand bonnet qu'ôta l'étranger en saluant, l'aubergiste ajouta foi à ses paroles. «Par malheur, répondit-il, le vieux Chinois ne connaissait pas le seigneur commandant, veuillez donc ne pas vous formaliser de son refus, et daignez prendre un siége dans le salon.—Ne vous tourmentez pas, ajouta l'inconnu, seulement je meurs de faim, si vous avez du vin et du riz cuit, j'en prendrai un peu.» Là-dessus il entra sans tarder dans la salle de l'hôtel, et dit à l'aubergiste: «Je fais abstinence de viande, il me faut seulement des aliments maigres et du vin.»—Puis il alla tout droit s'asseoir à la table sur laquelle mangeait l'autre voyageur. Le domestique avait apporté les mets commandés.

Cependant Wang-Tchin, ayant dirigé son regard sur le nouveau venu, s'aperçut qu'il cachait son œil droit sous les plis de sa manche, avec des signes non équivoques de la plus cuisante douleur; ce fut pourtant lui qui rompit le silence. «Maître, dit-il à l'aubergiste, j'ai eu bien du malheur aujourd'hui! j'ai rencontré deux méchants animaux qui sont cause que je suis tombé et que j'ai perdu l'œil.

—Comment, qu'avez-vous rencontré? demanda l'aubergiste.

—Ecoutez, continua le prétendu commandant; en revenant du Fan-Tchouen, j'ai aperçu deux Renards sauvages qui sautaient d'un côté sur l'autre, en poussant de grands cris: je me suis mis à courir pour les prendre, mais tout d'un coup mon pied s'est embarrassé; les deux Renards galopaient toujours, et je suis tombé si rudement que la prunelle de mon œil gauche est gravement attaquée.