—Aussi, ajouta l'aubergiste, je m'étonnais de voir que votre Seigneurie cachait la moitié de son visage sous sa manche.—Eh bien! interrompit à son tour Wang-Tchin, en parcourant la même route aujourd'hui, j'ai fait rencontre aussi de deux Renards.

—Est-ce que vous avez pu mettre la main dessus? demanda l'inconnu avec vivacité.

—Ils étaient dans la forêt, très attentionnés à regarder dans un manuscrit, répondit Wang-Tchin; j'ai envoyé une balle dans l'œil gauche de celui qui tenait le livre; il l'a laissé tomber et a pris sa course. L'autre allait ramasser le bouquin, mais une seconde balle partie de mon arbalète l'a blessé à la joue, et il s'est sauvé. Ainsi je n'ai pu avoir que le livre, et les deux bêles m'ont échappé.

—Quoi! s'écrièrent en même temps l'inconnu et le maître de l'auberge, des Renards qui savent lire! voilà une étrange aventure.—Et sur ce livre, reprit le nouvel arrivé, qu'y a-t-il d'écrit? Pourrais-je obtenir d'y jeter un coup-d'œil?—Oh! c'est un livre bien étrange, ajouta Wang-Tchin, il n'y a pas un caractère qu'on puisse déchiffrer.» Et laissant là sa tasse pleine, il tira de sa manche le livre mystérieux pour le faire voir; mais ce qui est long à dire fut prompt à faire! il n'avait pas encore porté la main à sa manche que le petit-fils du maître de l'hôtel, jeune enfant de cinq ou six ans, arriva en courant; sa vue perçante, et il reconnut que cet étranger était un Renard. Il se garda bien de trahir sa pensée, mais s'élança droit devant l'animal, et montrant du doigt le faux commandant, il s'écria: «Mon père, voyez quel vilain Renard sauvage est venu s'asseoir ici! et vous ne le chassez pas?»

A ces mots, Wang-Tchin frappé d'une idée subite, reconnut que ce devait être le Renard blessé par lui; il se jeta précipitamment sur son épée, et en dirigea la pointe vers la porte; mais l'animal, qui se vit menacé, esquiva le coup, fit une culbute, et se laissa voir sous sa forme naturelle; puis il sortit en se sauvant tout effaré.—Wang-Tchin le poursuivit l'épée à la main, à la distance de quelques maisons, mais les traces du Renard le conduisirent tout droit au pied d'un mur. C'était au milieu de l'obscurité de la nuit; Wang-Tchin ne trouvant pas de porte qui pût faciliter ses recherches, il lui fallut donc revenir; le maître de l'hôtel arriva avec une lampe allumée, accompagné de Ouang-Fo, le domestique de son hôte; tous les deux allèrent au-devant de lui, l'engagèrent à laisser la vie à ce pauvre animal, et à ne plus s'en occuper.

«Cependant, s'écria Wang-Tchin, si ce n'eût été votre petit fils, qui l'a découvert, peut-être cet animal endiablé aurait repris son livre.—Ces bêtes-là ont des moyens magiques, interrompit l'hôtellier, je crains bien qu'il n'invente quelque autre ruse pour vous dérober ce que vous leur avez pris!—Désormais, ajouta Wang-Tchin, cette aventure du Renard va être, dans la bouche de bien des gens, un sujet de railleries: il faut absolument que d'un coup d'épée je traverse cette maudite bête, et tout sera dit.»

Il revint donc à l'hôtel; mais les marchands voyageurs qui occupaient les chambres voisines à droite et à gauche, ayant appris l'histoire, la tinrent pour merveilleuse et accoururent pour en connaître les détails: ils firent tant de questions qu'ils en avaient le gosier cuisant et la langue sèche.

Après avoir fini de souper, Wang-Tchin remonta dans son appartement pour prendre du repos; et il pensait en lui-même que, puisque ce Renard témoignait tant de désir de recouvrer son livre, ce devait être un objet précieux, et il se promit bien de le tenir caché avec tout le soin possible. Mais dès la troisième veille de la nuit, on entendit frapper à la porte et une voix disait: «Rendez, rendez-moi vite mon livre, et je saurai trouver un moyen de vous témoigner ma reconnaissance; mais si vous ne voulez pas me le donner, il vous arrivera des choses fâcheuses: ne vous préparez donc pas des regrets pour l'avenir.»

Ces paroles jetèrent Wang-Tchin dans un grand accès de fureur; il se revêt à la hâte de ses vêtements, se lève, saisit son épée, et pour ne pas réveiller brusquement les voisins, il sort de sa chambre tout doucement. Mais au moment où il va pour ouvrir la grande porte, il s'aperçoit que déjà l'aubergiste est descendu la fermer à clef. «Avant que je l'aie appelé et qu'il soit venu lever ces verroux, pensa Wang-Tchin, la diable de bête se sera esquivée, et je ne pourrai la traverser de mon épée. J'aurai vainement provoqué le mécontentement et le déplaisir de ceux qui dorment autour de moi; il vaut donc mieux pour l'instant réprimer une colère passagère, et demain matin, je saurai prendre mes mesures.»

Là-dessus, il revint dans sa chambre et se disposa à dormir comme auparavant, mais le Renard recommença ses lamentations à plusieurs reprises, de telle sorte que les gens de l'hôtellerie ayant tous, jusqu'au dernier, entendu ces plaintes, se réunirent en masse le lendemain matin et firent des observations à Wang-Tchin. «Puisque vous ne pouvez, lui dirent-ils, déchiffrer un seul caractère de ce livre, à quoi bon le garder, rendez-le donc, ça vaut mieux, et tout sera fini! Assurément il vous en arrivera quelque chose de fâcheux, et il sera bien temps alors de vous repentir!»