Si Wang-Tchin avait pu savoir où cette affaire le mènerait, il eût suivi les conseils de ses voisins et rendu le livre au Renard-fée; tout eût été fini ainsi: mais non, c'était un homme entêté et orgueilleux, il n'écouta les avis de personne; et dans la suite ce Renard surnaturel, s'acharnant sur ses biens, se fit un malin plaisir de le ruiner de fond en comble. On dit avec raison:

Si vous ne voulez pas suivre les avis des gens de bien, Vous ressentirez infailliblement des chagrins et vous verserez des larmes!

Après déjeuner, Wang-Tchin régla avec l'aubergiste; les bagages furent chargés sur les bêtes de somme, il monta à cheval, et entra dans la capitale. A mesure qu'il regardait autour de lui sur sa route, il voyait des maisons en ruines, à peine quelques rares habitants; les places et les marchés se montraient tristes et déserts! Ce n'était plus là l'aspect si brillant des jours d'autrefois: quelle différence! Arrivé devant son ancienne demeure il regarde!... et ne distingue plus qu'un amas de briques et de pierres. Un tel spectacle le jeta dans une tristesse qu'il ne put surmonter, il ne lui restait ni toit, ni abri.—Wang fut donc obligé de chercher un logement dans une hôtellerie. Après y avoir fait porter ses bagages, il s'en va chercher des nouvelles de sa famille.

Les habitants étaient fort clairsemés: pendant le bonjour d'arrivée, chacun raconte les événements qui ont laissé des traces dans son souvenir, et quand on arrive à l'endroit sensible où le cœur est blessé, ce sont des torrents de larmes qui baignent et inondent le visage.—«Je voulais, dit à son tour Wang-Tchin, revenir me fixer dans ma patrie, mais j'étais loin de me douter que ma maison ne fût plus qu'un amas de décombres!—Hélas! il ne me reste plus de demeure.—Depuis que les révoltes militaires ont éclaté, reprirent les parents de Wang, combien de personnes ont été violemment séparées, le père au sud, le fils au nord; les uns sont prisonniers, les autres ont été tués! Nous avons eu à souffrir des calamités sans bornes; et si, nous tous présents ici, avons pu échapper au glaive dont la pointe nous menaçait, ce n'est pas sans peine que nous sommes arrivés vivants jusqu'à ce jour. Vous autres, gens riches, grands seigneurs, qu'aucune affaire ne retenait, vous avez tout simplement quitté votre maison et il ne vous est rien arrivé de bien fâcheux; d'ailleurs ces biens que vous aviez abandonnés, nous en avons pris soin; grâce à nous, vous retrouvez vos terres dans le même état: si donc vous avez le désir de vous fixer de nouveau dans cette ville, réparez les dommages causés par le désastre, et il vous restera encore de quoi remonter une brillante maison.»

Ces conseils furent accueillis avec reconnaissance par Wang-Tchin: il acheta une maison dans laquelle il pût loger, fit emplette de tout ce qui était nécessaire pour la meubler, puis il y ajouta un jardin, et vécut tranquille et paisible. Deux mois venaient de s'écouler ainsi, lorsque Wang-Tchin, étant sorti à la porte de sa maison, vit un homme qui arrivait du côté de l'est et se dirigeait vers lui; vêtu de deuil de la tête aux pieds, malgré le paquet attaché sur son épaule, cet homme marchait comme s'il eût eu des ailes, et bientôt il fut près de lui. Wang-Tchin lève les yeux, regarde ... quelle surprise! Cet individu n'est rien autre que Ouang-Lieou, domestique de sa maison.

«D'où viens-tu, Lieou, s'écrie Wang-Tchin, que veut dire ce vêtement de deuil?» Dès qu'il entend prononcer son nom, le domestique se hâte de répondre: «Ah! vous voilà ici, mon maître, j'ai ordre de vous chercher jusqu'à extinction.—Mais, dis-moi donc vite ce que veut dire ce costume.—Il y a une lettre, mon maître, une lettre qui vous mettra au fait de tout.» Et le domestique, déposant son paquet à terre, l'ouvre et en tire la lettre qu'il remet à Wang-Tchin. Celui-ci se hâte de la décacheter, il regarde,... c'est l'écriture de sa mère, et le billet contenait ce qui suit:

Après votre départ, nous avons appris la nouvelle de la seconde révolte de Chy-Sse-Ming; nuit et jour accablée d'inquiétude et d'anxiété, je suis bientôt tombée gravement malade. La médecine et les prières restent sans effet: tôt ou tard il faut être inscrit sur le livre des morts! Mais j'ai déjà dépassé douze lustres, et mon trépas n'aura rien de prématuré. Seulement, je m'afflige des troubles qui ont éclaté dans cette année fatale, et qui me forcent de mourir étrangère dans un pays éloigné; sans que ni vous, ni votre jeune frère, puissiez me rendre les derniers devoirs!—J'en ressens une profonde douleur!... Mais, je ne veux pas être ensevelie dans une terre lointaine; cependant je songe avec effroi que les rebellions sont flagrantes, je crains que la capitale ne revienne pas de sitôt dans son ancien état de tranquillité, et qu'elle ne soit pas habitable: ainsi, à mes derniers instants, j'ai pensé qu'il valait mieux laisser tout-à-fait les biens ruinés et à moitié perdus que vous avez là-bas, et revenir ici vous occuper du soin des funérailles. Après que vous aurez emmené mon corps pour le rendre à la terre, au lieu désigné, allez dans le Kiang-Tong: c'est une terre fertile et peuplée; les moeurs des habitants sont douces et hospitalières: d'ailleurs, combien il serait difficile de fonder à la capitale une maison comme celle que nous avions auparavant! Ainsi n'agissez point avec une légèreté qui compromettrait vos intérêts, attendez que le bouclier et la lance soient en repos; alors vous pourrez songer à vous fixer de nouveau dans la capitale. Si vous désobéissiez à mes ordres, vous attireriez sur vous une série de malheurs dans lesquels vous seriez enveloppé: vous rendriez inutiles les sacrifices et les prières, et même lorsque vous viendriez au bord des neuf fontaines[5], je vous jure que nous ne serions pas réunis.

Lisez et retenez ceci.

A cette lecture, Wang-Tchin tomba à terre en sanglotant. «J'espérais, en venant ici, s'écria-t-il, rétablir ma maison dans son ancienne splendeur et me fixer dans ma patrie, et voilà qu'au contraire la douleur et l'inquiétude que lui cause mon absence conduisent ma mère au tombeau! Et encore, si je l'avais su plus tôt! Mais je ne puis arriver à temps! Tout est fini!—Mes regrets sont impuissants!» Après s'être ainsi désolé, il demanda au domestique Ouang-Lieou si sa mère ne lui avait point adressé d'autres recommandations à son heure dernière.—«Non, répondit le serviteur Lieou; seulement elle a ajouté ceci en insistant beaucoup: Vos terres et les biens que vous possédez ici sont dans un complet état de ruine, et les choses sont devenues pires encore par suite de la révolte de Chy-Sse-Ming, la capitale éprouvera de nouveaux bouleversements, elle ne pourra rester dans cette tranquillité momentanée. Ainsi donc, mon maître, décidez-vous; il faut abandonner la ville et vs> biens pour aller vous occuper des soins des funérailles, et après que le corps de votre mère aura été conduit par vous dans la tombe, le Fan-Tchouen vous offrira, comme par le passé, une retraite assurée contre les désordres et les révoltes. Si mon maître se refusait d'obéir aux volontés de sa mère mourante, la pauvre dame ne pourrait fermer les yeux en paix.—Oserais-je ne pas accomplir les ordres que me dicte ma mère expirante, s'écria Wang-Tchin; le pays de Kiang-Tong d'ailleurs est une contrée fort habitable, tandis que la capitale est en proie à des guerres civiles incessantes: ce qu'il y a de mieux, c'est encore de fuir cette ville!»—Et aussitôt il s'empressa de faire confectionner des habits de deuil et de faire préparer le cercueil; puis d'un côté il envoya des hommes élever la terre du sépulcre, et de l'autre donna commission de vendre sa maison et ses terres.

Après être resté deux jours à Tchang-Ngan, le domestique Ouang-Lieou objecta à son maître que tous ces préparatifs d'élever un sépulcre et de l'entourer d'une muraille de terre, demanderaient bien un mois entier, et comme on l'attendait avec impatience à la maison, il valait mieux qu'il partît en avant pour tranquilliser ceux qui étaient restés. Wang-Tchin approuva cet avis, et il avait eu la même idée; il écrivit donc une lettre, la remit au domestique avec tout l'argent dont il avait besoin pour sa route, et l'expédia vers le Fan-Tchouen. Au moment où il était sur le seuil de la porte, le domestique dit encore à son maître: «Bien que je parte en avant, sa Seigneurie ne doit pas oublier qu'il faut au plus vite quitter ces lieux et revenir près des siens!—Hélas! répondit Wang-Tchin, que ne puis-je dès à présent être libre, je volerais vers ma demeure: ces instances sont superflues!»—Une fois dehors, le domestique s'éloigna et disparut.

Cependant dès qu'ils apprirent cette nouvelle, les parents de Wang-Tchin vinrent tous pour lui faire des compliments de condoléance, et ils lui conseillèrent aussi de ne pas s'exposer à trop perdre sur ses terres en les vendant sans réflexion. Mais tourmenté par les dernières volontés de sa mère, Wang-Tchin s'obstina et n'eut point égard à leurs avis: dans son empressement, dans sa précipitation, il se dessaisit à moitié prix de ses biens qui avaient une grande valeur; à peine s'il put au bout de vingt jours faire élever le tertre et creuser la caverne au milieu de l'édifice funéraire. Lorsque tout fut achevé dans le plus grand détail, il disposa ses bagages et partit de Tchang-Ngan, emmenant avec lui son domestique. A la clarté des étoiles, au milieu de la nuit, il se dirigea rapidement vers Kiang-Tong, impatient de rencontrer le char mortuaire et de veiller aux cérémonies funèbres. Hélas!