Ce voyage vers la capitale entrepris les armes à la main
lui cause bien des regrets!
Il lui faut changer de résolution, et suivre le cours du fleuve
en retournant à l'est.
C'est en vain que dans la capitale du nord il se livre a
des rêves brillants,
Car le ciel commande aux larmes qui baignent le visage
comme aux nues argentées qui se déroulent.


II.

Nous laisserons donc Wang-Tchin continuer sa route, et nous reviendrons à sa mère et à son épouse qui étaient restées dans leur demeure de Fan-Tchouen. La nouvelle de la révolte de Chy-Sse-Ming était arrivée aux oreilles des deux dames, et elles passèrent les jours et les nuits dans l'inquiétude et la tristesse, en songeant à leur fils et à leur époux; elles se repentaient cruellement de l'avoir laissé partir. Deux ou trois mois s'étaient écoulés, lorsqu'un jour un des serviteurs vint annoncer que Ouang-Fo, le domestique affidé du maître absent, arrivait de la capitale et avait une lettre à présenter. A ces mots, les deux dames donnent l'ordre de faire entrer ce Ouang-Fo; et celui-ci, frappant la terre de son front, remit la missive dont il était porteur. On remarqua que ce Ouang-Fo avait l'œil droit entièrement perdu; mais sans prendre le temps de le questionner à ce sujet, les dames ouvrirent la lettre et y lurent ce qui suit:

Depuis que je me suis éloigné d'auprès de vous, grâce à la protection que le ciel vous accorde, j'ai toujours joui d'une excellente santé. Arrivé à la capitale, j'ai fait une inspection détaillée de nos propriétés: par bonheur, rien n'a souffert, et tout a continué d'être comme par le passé, dans un état satisfaisant. Enfin, pour surcroît de bonheur, j'ai fait rencontre de mon ami Hou-Pa, le juge, qui m'a introduit chez le premier ministre, et je lui dois bien de la reconnaissance pour sa bienveillante attention, car il m'a nommé à une magistrature dans le Yeou-Sou. J'ai déjà reçu ma nomination officielle, et comme l'époque à laquelle je dois entrer en fonction est assez rapprochée, je vous envoie tout exprès Ouang-Fo qui doit vous remettre cette lettre à toutes les deux. Dès que vous l'aurez reçue, hâte-vous de vendre les propriétés que nous avons achetées dans le Kiang-Nan, et accourez à la capitale avec la rapidité de la foudre, ne vous arrêtez pas à de frivoles détails; le temps où je dois partir pour le Yeou-Sou approche; comme nous allons bientôt être réunis, cette lettre ne contient que ce qu'il est strictement utile de vous annoncer.

Tchin vous salue mille fois.

Quand les deux dames eurent pris connaissance de cette lettre, elles ne purent contenir leur joie, et demandèrent alors à Ouang-Fo ce qui lui avait mis l'œil dans un si triste état. «Ce n'est guère la peine d'en parler, répondit le domestique: comme je m'étais endormi de fatigue sur mon cheval, j'ai fait une chute par hasard, et voilà ce qui m'a blessé.» On l'interrogea aussi sur l'aspect qu'offrait la capitale dans ces derniers temps: tout y était-il comme autrefois, les parents étaient-ils tous vivants dans Tchang-Ngan? A ces questions, l'envoyé répondit: «Toute la ville est au moins à moitié ruinée, il s'en faut bien qu'elle ressemble à ce qu'elle était auparavant. Parmi vos parents, il y en a de morts, il y en a qui sont prisonniers, d'autres encore ont pris la fuite, et il y a peu de maisons qui soient restées intactes; de plus, on a pillé et volé les meubles et les objets précieux, incendié et détruit des habitations, confisqué les biens de la campagne: vos propriétés, terres, jardins et maisons, sont les seules qui n'aient eu absolument rien à souffrir.»

Ces nouveaux détails augmentèrent beaucoup la joie et la satisfaction des deux dames.

«Quoi! s'écrièrent-elles, nos biens n'ont pas été touchés, et encore Wang-Tchin a été nommé à une magistrature! Tant de bonheur est dû à la protection du maître suprême du ciel et de la terre: nous ne pouvons assez lui en témoigner notre reconnaissance. Quand le moment sera venu, il faudra la lui prouver en faisant de bonnes œuvres, et renouveler nos prières à l'occasion de cet événement, afin que dans l'avenir, les magistratures devenant plus importantes encore, la prospérité et les appointements aillent toujours croissant.»—Puis elles ajoutèrent en s'adressant à Ouang-Fo: «Ce Hou-Pa, ce juge dont il est question dans la lettre, qu'est-ce?—C'est un ami de mon maître, répondit le domestique. Jusqu'ici, repartit la mère de Wang-Tchin, je n'avais jamais entendu dire qu'il y eût un magistrat de ce nom, ami de mon fils.—C'est peut-être, ajouta la bru, une nouvelle connaissance de mon mari, avec lequel nous n'avons point eu de relations.»

Ouang-Fo, prenant part à la conversation, assura à ces dames que l'individu en question était effectivement une nouvelle connaissance de son maître, et il demanda qu'on le chargeât bien vite d'une réponse. La mère de Wang-Tchin objecta au domestique qu'après un voyage aussi fatiguant, il devait manger pour se refaire et prendre un peu de repos, au moins jusqu'au lendemain. «Madame, reprit à son tour Ouang-Fo, les dispositions qu'il vous faut faire pour le départ, demanderont bien quelques jours; mon maître est seul dans la capitale, il n'a personne pour le servir; il est impatient de voir arriver en avant un serviteur, afin de tout préparer pour le départ; et si j'attends que madame se mette en marche, comment mon maître pourra-t-il arriver à l'époque voulue au lieu de sa charge?»

Cette observation parut très juste à la mère de Wang-Tchin; elle écrivit donc la réponse demandée, donna au domestique l'argent dont il avait besoin pour la route, et l'expédia en avant. Aussitôt après le départ de ce Ouang-Fo, la vieille dame vendit complètement tout ce qu'ils possédaient dans le Fan-Tchouen, terres, maison, meubles et ustensiles, et ne garda que quelques bagatelles; puis, dans la crainte de faire manquer par ses lenteurs l'époque fixée pour l'entrée en fonction, elle ne s'arrêta point à trouver un bon prix de ces divers articles. Elle donna en offrandes la moitié de la valeur et chargea un bonze d'employer cet argent en bonnes œuvres. Enfin, elle loua un bateau de mandarin et choisit un jour heureux pour se mettre en marche. Pendant les derniers instants de leur séjour, la maison fut pleine du matin au soir de jeunes dames du voisinage, qui venaient faire des visites d'adieu; toutes allèrent conduire à leur bateau la mère et l'épouse de Wang-Tchin, qui s'embarquèrent et partirent.