S'éloignant donc du Fan-Tchouen, elles traversèrent joyeusement le Hô-Fou et le Tang-Kouey-Tcheou; après avoir débouché dans le Tai-Kiang, le bateau fit route droit devant lui dans la direction de la capitale. Les servantes des deux dames, pour célébrer la nomination de leur maître à une charge importante, exécutaient des danses sur le pont; et cependant ce n'était pas le cas de s'exalter ainsi!
Quand il fuit vers le sud pour échapper aux désastres, il
a lieu de s'affliger!
Qui peut savoir quand les honneurs et les richesses viennent
au-devant de nous?
Les serviteurs de cette famille triomphante célèbrent leur
joie par des chants et des danses:
Au jour fixé, des nuages se dérouleront encore sur le ciel
de la capitale.
Mais revenons à Wang-Tchin que nous avons laissé tournant les talons à la capitale, et marchant vers le Fan-Tchouen: il lui avait fallu moins d'un jour pour arriver au lieu d'embarquement dans le Yang-Tcheou. Là, il fit déposer ses bagages dans une hôtellerie, congédia ses bêtes de somme, et après son repas, il envoya Ouang-Fo, son valet, au bord du fleuve, pour retenir un bateau. Lui-même, il était assis à la porte de l'hôtellerie, occupé à veiller des yeux sur son bagage, lorsqu'il voit au milieu du fleuve un bateau qui s'avance.—Il regarde ... c'est un bateau de mandarin qui remonte le courant; à la proue sont quatre ou cinq domestiques qui font éclater leur joie par des cris et des chants; ils sont au comble de l'allégresse!—Le bateau marche toujours, il approche. Wang-Tchin regarde encore!... Ce ne sont point des étrangers, mais tout simplement les gens de sa maison. Cette vue le laisse stupéfait. «Comment se fait-il que les serviteurs de chez moi se trouvent sur un bateau de mandarin? Probablement, à la mort de ma mère, ils auront passé au service d'une autre personne.» Et comme il était en proie à cette incertitude, voici que devant le treillage qui ferme la porte de la cabine une jeune fille s'avance, met sa tête hors du balcon et regarde.—Wang-Tchin fixe sur elle des yeux attentifs et scrutateurs; c'est la servante de l'appartement de sa femme!
«En vérité, c'est miraculeux,» songea Wang-Tchin. D'un pas rapide il s'élance pour avoir l'explication de ce mystère, et au même instant tous les gens qui étaient sur le pont du bateau s'écrièrent d'une seule voix en l'apercevant: «Quoi, notre maître est ici! comment cela se fait-il? et que signifient les habits de deuil dont il est revêtu?»—Aussitôt ils dirent au patron de conduire le bateau vers le rivage, et courent dans leur étonnement à la cabine de l'arrière, avertir les deux dames, qui lèvent le treillis de bambou et regardent de leurs propres yeux.
Or, Wang-Tchin qui dirigeait son attention de ce côté aperçut sa mère vivante devant lui!—A cette vue, il arrache en toute hâte ses vêtements de toile, et tire de son paquet, resté près de lui, d'autres habits plus convenables ainsi qu'un bonnet; et tous les gens de sa maison, qui étaient déjà sautés à terre, se pressent à sa rencontre. Wang-Tchin fait porter ses bagages dans le bateau, et lui-même passe à bord pour aller voir sa mère. D'un regard il découvre sur le devant du pont Ouang-Lieou, le domestique porteur de la lettre fatale, et sans plus de questions, il l'arrête au collet et va le frapper.—La mère de Wang-Tchin s'élance pour retenir son fils: «Le domestique n'a commis aucune faute, pourquoi se jeter sur lui et le menacer?»
Dès qu'il avait vu sa mère sortir de la cabine, Wang avait lâché son serviteur et saluait respectueusement la vieille dame. «N'est-ce pas ce scélérat, lui dit-il, qui est venu m'apporter à la capitale une lettre de vous, ma mère, une lettre qui m'annonçait votre mort prochaine? N'a-t-il pas été cause que j'ai manqué de piété filiale en me présentant devant vous en habit de deuil?—Quoi! reprit la vieille dame, il est resté constamment à la maison, comment aurait-il pu vous porter une lettre à la capitale?—Mais enfin, il y a un mois, ce Ouang-Lieou m'a remis une lettre de ma mère, une lettre qui contenait telle et telle chose, donnait tel et tel avertissement! il est resté deux jours près de moi, puis je l'ai expédié en avant pour aller rassurer et consoler ceux qui vivaient encore! Après cela, j'ai vendu mes biens, et partant en pleine nuit, à la lueur des étoiles, je suis accouru: comment dites-vous qu'il n'est pas venu à Tchang-Ngan!»
Tout le monde resta stupéfait à ces paroles: c'est vraiment une merveilleuse aventure! Y a-t-il donc un autre Ouang-Lieou parfaitement semblable à celui-ci?
Ouang-Lieou lui-même éleva la voix d'un air moqueur: «Maître, dit-il, ne prétendez pas que votre serviteur soit allé à la capitale, c'est un Ouang-Lieou rêvé que vous avez vu, et non un être réel!—Et bien! interrompit la mère de Wang-Tchin, voyons, montrez cette lettre, que je voie si l'écriture est de moi,—Eh! si ce n'eût été l'écriture de ma mère, reprit Wang-Tchin, aurais-je pu ajouter foi à cette lettre?» Là-dessus il déploie ses bagages, en tire la lettre, la regarde.... C'était bien une feuille de papier, mais y restait-il quoique trace de caractère?—Voyant l'air stupéfait de Wang-Tchin, debout, les yeux ouverts et la bouche béante, occupé à tourner en tous les sens et à parcourir du haut en bas la feuille mystérieuse, sa mère lui dit: «Où donc est-elle, cette lettre, montrez-la-moi que je la regarde.»—Hélas! répondit Wang, ne vous fâchez pas, mais ce papier qui contenait tant de paroles, comment se fait-il qu'il se soit transformé en une feuille toute blanche?—Je vous le disais bien, reprit la vieille dame toujours incrédule, depuis votre départ il n'a pas été échangé entre nous une seule lettre, si ce n'est ces jours derniers que vous m'avez envoyé votre domestique Ouang-Fo; je lui ai remis une réponse à la missive qu'il m'apportait, et l'ai dépêché en avant. Assurément il y a eu un faux Ouang-Lieou, porteur d'une fausse lettre, dont vous avez été dupe, et maintenant vous dites que les caractères ont disparu de dessus le papier: quel était donc l'habile fripon de qui venaient ces paroles diaboliques?
Quand Wang-Tchin entendit parler d'un prétendu Ouang-Fo qui était allé de sa part dans le Fan-Tchouen, son étonnement et son effroi furent au comble. «Mais Ouang-Fo, mon domestique, est toujours resté à Tchang-Ngan, s'écria-t-il; il est venu avec moi jusqu'ici. Quand est-ce qu'il a été envoyé porter de ma part une lettre à ma mère?» Les deux dames à leur tour poussèrent un cri de surprise. «En vérité, voilà qui est plus extravagant encore! répondirent-elles. Le mois dernier, Ouang-Fo nous a remis un message portant que nos biens étaient restés intacts au milieu de la capitale et qu'un certain juge appelé Hou-Pa, rencontré par hasard, vous avait introduit près du premier ministre lequel vous avait nommé à une magistrature; enfin vous nous avez enjoint de vendre tout ce que nous possédions dans le Kiang-Nan, et d'arriver dans la capitale avec la rapidité de la foudre, étant vous-même sur le point de partir pour entrer en fonction. Ainsi après nous être débarrassées des propriétés, nous avons loué un bateau pour faire notre entrée dans Tchang-Ngan.—Et vous dites encore que votre domestique n'est pas venu faire un voyage vers nous!»
Wang-Tchin était confondu. «C'est là une diabolique affaire, s'écria-t-il; a-t-il jamais existé un juge Hou-Pa, qui m'ait conduit chez le premier ministre? est-ce que j'ai été nommé à un emploi? est-ce que je vous ai jamais envoyé une lettre?—Mais enfin, reprit sa mère, est-ce que par hasard il y aurait un faux Ouang-Fo: appelez-le vite, je veux l'interroger!—Il est allé louer des bateaux, répondit Wang-Tchin, mais il ne tardera pas à rentrer.»