Tous les domestiques s'assemblent à la proue et dirigeant leurs regards vers la rive, ils voient Ouang-Fo qui revenait en courant, vêtu de la tête aux pieds d'habits de deuil: ils l'appellent par leurs gestes, lui font des signes, et le pauvre domestique qui reconnaît ses compagnons se demande avec étonnement par quel hasard il les trouve en cet endroit. Il s'approche d'avantage, et quand il arrive près du bateau, les domestiques, en le considérant de plus près, constatent qu'il existe une différence entre ce Ouang-Fo et celui des jours précédents; et c'est que l'œil droit du prétendu envoyé était dans le plus déplorable état, tandis que ce vrai Ouang-Fo ouvre une paire d'yeux larges, vifs, clairs et brillants comme une clochette de cuivre. «Ouang-Fo, s'écrièrent-ils tous à la fois, du haut du bord, ces jours derniers tu avais l'œil droit bien malade, comment se fait-il que tu sois si bien rétabli aujourd'hui?—C'est-à-dire, répondit Ouang-Fo, avec un air et un ton ironique, c'est-à-dire que vous-même vous avez perdu la vue. Est-ce que j'ai fait un voyage à la maison? Parlez-vous donc ainsi pour me donner une malédiction et me causer la perte d'un œil?—Définitivement, se dirent en souriant les autres domestiques, il y a de la diablerie dans cette affaire! La mère de notre maître est là qui t'appelle dans la cabine. Ote donc vite les habits de deuil et cours te présenter devant elle.»

A ces paroles le serviteur resta confondu. «Quoi! la mère de notre maître vit encore! elle est ici!—Mais, répondirent les domestiques, où serait-elle donc partie pour n'être pas ici?»—Ouang-Fo, n'en croyait rien, et s'obstinait à ne pas quitter ses habits de deuil; il s'en va se présenter brusquement à la porte de la cabine, et là son maître l'arrête d'une voix sévère: «Misérable! ma mère est vivante, elle est ici, et tu ne te dépouilles pas de ces vêtements de tristesse, pour paraître devant elle!» Le pauvre domestique sortit donc précipitamment pour aller changer d'habits, et revint, sous un costume plus convenable, se prosterner devant la mère de son maître.

Or, la vieille dame frottait et essuyait ses vieux yeux; elle regarde attentivement le domestique et crie: «ô miracle! le Ouang-Fo qui est venu ces jours derniers avait à l'œil droit une blessure grave, et celui-ci a la vue parfaitement saine! Définitivement l'homme de l'autre fois, ce n'était pas lui!—Aussitôt elle s'empresse d'atteindre la lettre, l'ouvre, jette un regard, ...—ce n'était ni plus ni moins qu'un papier blanc, sur lequel on ne voyait aucune trace d'écriture!

Tout le monde fut saisi de trouble et de surprise; on ne pouvait s'expliquer ni ces transformations, ni la cause de ces mauvais tours. Mais par suite de cette double déception, la famille Wang avait des deux côtés à la fois porté un coup mortel à sa fortune, et on pouvait craindre pour l'avenir de nouveaux pièges du même genre. Aussi, on était effrayé, inquiet, on ne savait sur quoi compter! Wang-Tchin lui-même, fort agité, demeura la moitié du jour absorbé dans de sérieuses pensées; puis, il lui vint une idée à propos de ce prétendu Ouang-Fo blessé à l'œil gauche, et, quoique vaguement éclairé sur ce mystère, il devina juste, et s'écria: «C'est cela, j'y suis!... Ce doit être cette bête endiablée qui s'est transformée ainsi pour se jouer de moi!—Et qu'est-ce que vous voulez dire par-là? demanda sa mère.» Wang-Tchin raconta l'aventure de la forêt, l'arrivée du Renard blessé dans l'hôtellerie, ses instances pendant la nuit, ses plaintes dans la cour de l'auberge, et il ajouta: «A cette époque, je pensais bien que cet animal enragé s'était métamorphosé en homme pour venir reprendre son livre, mais, ne pouvant prévoir qu'il pousserait si loin ses intelligentes diableries, je n'étais point en mesure de les repousser.»

A ces paroles, tous les gens de la maison secouèrent la tête en se mordant la langue. «Ces Renards, dirent-ils, ont de diaboliques moyens de nuire: malgré la distance, ils ont pu employer la ressemblance dans l'écriture et la physionomie des personnes, pour tromper cette famille séparée, et s'en faire un jouet. Plût à Dieu que notre maître eût pu deviner ce qui le menaçait; il eût rendu le livre, et tout était fini!

—Non, repartit Wang-Tchin, puisque j'ai eu à souffrir les insolences de ces méchantes bêles, c'est une raison de plus pour garder près de moi ce livre mystérieux; si de nouveaux malheurs m'enveloppent encore, je jette dans les flammes ce misérable objet, source de tant d'infortunes!—Hélas! interrompit son épouse, les choses en sont à tel point qu'il ne faut pas tenir de vains discours, mais prendre un parti sérieux et raisonnable; où demeurer maintenant? je n'en sais rien! et encore, quel moyen de subsistance nous reste-t-il?—Nos biens de la capitale sont vendus, reprit Wang-Tchin, je ne sais plus que faire! et d'ailleurs il y a bien loin pour y retourner, le mieux est encore d'aller au Kiang-Tong.

—Mais, s'écria à son tour la mère de Wang-Tchin, les propriétés de Kiang-Nan n'existent plus; tout est entièrement vendu, où habiter maintenant?—Puisque les circonstances nous y forcent, répondit Wang, nous y prendrons une maison à loyer et nous nous y installeront de nouveau.» Là-dessus, ils orientent en sens contraire la proue du bateau, et se dirigent sur le Kiang-Tong. Les domestiques, partis naguère dans un accès de de joie et d'enthousiasme, s'en retournaient dans un morne abattement: pareils à une poupée dont les fils sont brisés, leurs pieds et leurs mains retombaient sans mouvement; aucune parole ne sortait de leur bouche; eux qui étaient venus dans l'exaltation du triomphe, ils s'en allaient dans l'humiliation de la défaite.

Arrivés dans le Fan-Tchouen, Wang-Tchin débarqua le premier avec les gens de sa suite. A une petite distance de l'ancienne demeure, il loua une habitation; et après avoir employé quelques jours à meubler cette maison, quand tout fut prêt pour recevoir sa mère et sa femme, il fit apporter les bagages et installa les deux dames. Puis quand ces interminables préliminaires furent achevés, accablé par le chagrin, dominé par la colère, il ne voulut plus sortir, et couva sa tristesse dans son intérieur.

Cependant les voisins, surpris de voir revenir les deux dames dont ils avaient reçu les adieux, vinrent en masse pour savoir la cause de ce retour, et Wang-Tchin satisfit à toutes leurs questions. L'aventure fut tenue pour merveilleuse par tout le monde; elle passa de bouche en bouche, et fit bientôt le tour de la ville principale du Fan-Tchouen.

Un jour que Wang-Tchin était assis dans la grande salle, occupé à surveiller les travaux des gens de sa maison, il vit entrer un individu qui arrivait rapidement du dehors. Son extérieur était grave et majestueux, ses vêtements pleins d'élégance et bien arrangés; or ce qu'il aperçut c'était: