Un homme ayant sur la tête un bonnet de gaze noire, tel qu'on en portait au temps des Tang; le vêtement qui couvre tout son corps est une robe de soie verte comme celles des Tao-Sse. Des pierres d'une couleur azurée et des morceaux de jade étincellent autour de son bonnet; de longs fils de soie de nuances diverses descendent de sa large ceinture au bas de son ample tunique. Ses chaussettes de soie semblent deux nues blanches comme la neige, et la semelle en est brillante comme deux nues empourprées. Son aspect est imposant; toute sa personne respire une élégance qui n'a rien de terrestre; les colliers qui flottent doucement sur sa poitrine feraient rougir de colère la brume glacée.—Si ce n'est un génie immortel habitant des cieux, c'est au moins un monarque parmi les hommes!

L'étranger entra donc tout droit dans la grande salle, et tandis qu'il le regarde avec attention, Wang-Tchin reconnaît son jeune frère Wang-Tsay: celui-ci le salue affectueusement, et demande comment il s'est porté depuis leur séparation.—«Mon sage frère, dit Wang-Tchin en répondant à ses politesses, je me félicite de ce que vous soyez venu me chercher ici.—Quand j'arrivai à la capitale, reprit Wang-Tsay, pour rentrer dans notre ancienne demeure, j'ai vu que nos propriétés s'étaient changées en un désert, et je m'écriai: s'il avait été enveloppé dans les désastres de la guerre civile, quel malheur! Je pris donc des informations auprès de nos parents et de nos amis, et ils m'apprirent que vous étiez allé dans le Kiang-Tong chercher un abri contre les troubles: on me dit aussi qu'arrivé vous-même, il y avait peu de jours, dans la capitale, vous étiez occupé à rétablir nos propriétés, lorsque la nouvelle de l'état désespéré de notre mère vous avait déterminé à quitter de nouveau Tchang-Ngan, en marchant précipitamment la nuit, à la clarté des étoiles. A mon arrivée ici, j'ai d'abord été frapper à la porte de notre précédente demeure, mais les voisins ont répondu que, depuis peu de temps, vous aviez transporté votre habitation en ce lieu. Cependant notre mère est en bonne santé, aussi je suis allé dans mon bateau changer mes vêtements de deuil; mais enfin, puisque celle que nous avons cru morte est vivante, pourquoi donc êtes-vous venu vous fixer dans cette maison qui ne paraît pas encore habitable?

—Tout cela ne peut être raconté d'un seul mot, répondit Wang-Tchin; en attendant, venez voir notre mère, et vous apprendrez ces aventures en causant avec elle.» Là-dessus il introduisit son frère dans l'appartement du fond, près de la vieille dame, que les domestiques avaient déjà informée de l'arrivée de Wang-Tsay. Or, dès qu'elle sut que son jeune fils était de retour, la mère de Wang-Tsay fut au comble de la joie, elle s'élança au-devant de lui pour le voir; lui-même il se jeta aux pieds de celle qu'il avait quittée depuis si long-temps, et lorsqu'il se releva, elle lui dit: «Mon fils, jour et nuit je songeais à vous: comment vous êtes-vous porté pendant cette longue absence?»—Et Wang-Tsay remerciait affectueusement sa mère de son bon souvenir; puis en attendant qu'il pût voir sa belle-sœur, il désira apprendre de la bouche de la vieille dame les détails des vicissitudes passées.

Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de l'épouse de Wang-Tchin, qui vint voir son beau-frère, accompagnée des femmes de sa maison: les deux frères sortirent de l'appartement de leur mère, et la jeune dame les ayant suivis, tous les trois s'assirent dans la grande salle. Là, le nouvel arrivé demanda le récit des malheurs dont ils avaient tous été victimes, et Wang-Tchin satisfit à ses questions, en lui racontant l'aventure des Renards et les événements qui en étaient résultés.

«Croyez-moi, dit alors Wang-Tsay, tout cela était dès les temps anciens décrété par le destin, voilà pourquoi ces calamités vous ont assaillis: ne vous en prenez donc qu'à vous-même et non à ces pauvres animaux! Ces deux Renards lisaient tranquillement dans la forêt, et vous, vous passiez sur la grande route, ainsi ils ne vous gênaient en rien du tout: pourquoi donc les maltraiter? pourquoi voler leur livre? Plus tard, dans l'hôtellerie, ils sont venus vous témoigner leur douleur, leurs regrets de la perte de cet objet, ils sont venus pour vous le reprendre; malgré tout, leur désir n'a pu être réalisé? et vous vous êtes obstiné à ne pas rendre le livre.—Bien ... mais pourquoi cette mauvaise pensée de vous jeter sur votre épée pour les égorger à l'instant? Plus tard encore, quand ils sont revenus avec des observations sévères, mais honnêtes, vous réitérer instamment leur prière, vous avez refusé avec entêtement d'acquiescer à leur demande. Et puis, remarquez: vous ne pouvez déchiffrer un mot de ce livre, jamais de votre vie vous n'en pourrez faire usage; à quoi bon le garder? Maintenant, vous voyez, grâce à leurs mauvais tours, vos affaires dans un déplorable état; assurément vous ne devez en accuser que vous seul.—C'est précisément ce que je dis à mon mari, interrompit l'épouse de Wang-Tchin; enfin, à quoi peut lui servir ce livre?... Et voilà dans quel dédale de maux il nous a jetés!»

Aux réprimandes que son jeune frère lui adressait, Wang-Tchin ne répondit rien du tout, mais au fond de son cœur, il était froissé. «Et ce livre, reprit Wang-Tsay, est-il volumineux? en quels caractères est-il écrit?—Il est assez grand, répondit le frère aîné, mais qu'est-ce qu'il y a dessus?... Je n'en sais rien, il n'y a pas un caractère que je connaisse!—Voyons, montrez-le-moi un peu, demanda Wang-Tsay.—En effet, interrompit la belle-sœur, en insistant sur cette idée, allez donc le chercher pour que votre frère l'examine, peut-être il sera plus habile, qui sait!...—Je crois bien, reprit Wang-Tsay, que ce doit être une écriture fort difficile à déchiffrer, seulement, je serais curieux de regarder ces pages comme une chose rare et étrange; voilà tout.»

Wang-Tchin était allé chercher le livre, et il le remit aux mains de son frère: celui-ci le prend, le tourne, le retourne, l'examine du haut en bas. «Oui, s'écria-t-il, ce sont en vérité des caractères comme on en voit peu!...» Puis il se leva, traversa la salle, et vint dire à la face de Wang-Tchin: «Le Ouang-Lieou de ces jours derniers, c'était moi-même: aujourd'hui que je tiens de nouveau entre mes mains ce livre divin, je ne viendrai plus vous tourmenter.... Adieu.... Rassurez-vous!» Puis à ces mots il sortit, et courut en fuyant.

Dans l'excès de sa colère, Wang-Tchin s'élança à la poursuite de l'être surnaturel, il criait de toute sa force: «Audacieuse bête, où vas-tu!»—Et d'une main il le saisit par ses vêtements: le fuyard se débattait avec effort, et l'agresseur le tenait d'une main vigoureuse.—Puis on entendit marmoler quelques paroles inarticulées. Wang arrachait les vêtements de l'animal-fée qui, s'étant secoué vivement, se dépouilla des habits dont il était couvert, reprit sa première forme et se mit à fuir dehors à toutes jambes; il disparut comme un tourbillon. Wang accompagné de tous les gens de sa maison courut pour le poursuivre jusque dans la rue; il promena ses regards de tous côtés, mais sans en découvrir la moindre trace.

Ruiné d'abord, puis maltraité en paroles par ce Renard, Wang-Tchin était furieux de la perte du livre enlevé dans cette troisième rencontre; grinçant des dents, il regardait avidement d'un côté et de l'autre pour tâcher de voir son ennemi. Il ne vit rien, rien qu'un vieux Tao-Sse borgne assis à la porte sous la partie saillante du toit; et quand il lui demanda de quel côté fuyait le Renard qu'il avait dû voir passer le vieillard lui fit signe en dirigeant son bras du côté de l'est. Wang-Tchin et les siens se précipitèrent donc vers la partie de l'horizon désignée par le Tao-Sse, et ils n'avaient pas couru la longueur de cinq ou six maisons, que le vieillard borgne s'écria: «Wang-Tchin, le Ouang-Fo de ces jours derniers, c'était moi! Votre jeune frère est ici.»

En entendant ces paroles, toute la bande revint en grande hâte sur ses pas: les deux Renards tenaient le livre recouvré, et gambadaient devant leurs ennemis pour les narguer. Wang-Tchin avait de vigoureux domestiques qui se mirent à la poursuite des animaux; mais les deux Renards jouèrent des pattes et s'enfuirent comme s'ils avaient eu des ailes.