Wang-Tchin était arrivé jusqu'à la porte en continuant la chasse, mais sa mère lui cria: «Il est parti ce livre qui a causé la ruine de nos biens et les malheurs de nous tous! Laissez-les, restez donc tranquille, quand vous les poursuivriez, ils sont loin, et ils ne vous rendront pas ce qu'ils vous ont pris!» Ainsi Wang, malgré la colère qui l'étouffait, fut obligé d'obéir aux paroles de sa mère, et il rentra avec tous les domestiques dont il était accompagné dans sa poursuite. Son premier soin fut de prendre les vêtements laissés par le Renard pour les examiner, mais à peine les eut-il touchés qu'ils se métamorphosèrent. Si vous voulez savoir ce qui resta, lecteur, le voici:
C'était une feuille de bananier brisée qui avait pris l'apparence d'une robe de soie; de vieilles tiges de nénuphar composaient ce bonnet de gaze; ces morceaux de jade, ces pierres d'azur, c'étaient de petits ronds de bois taillés dans une branche de saule pourrie; la plante rampante, dont on tisse les manteaux contre la pluie, représentait les longs fils de soie violette suspendus à la ceinture; les chaussettes de soie n'étaient rien que du papier blanc, et la semelle si étincelante des sandales, deux vieilles écorces de sapin.
Cette vue jeta de nouveau la stupeur parmi ceux qui se trouvaient présents. On cria: «O miracle! ces Renards possédaient en vérité un esprit surnaturel, puisqu'ils sont doués d'un tel pouvoir! Et encore, qui sait où est notre jeune maître, car enfin, celui qui s'est montré n'était qu'une apparition revêtue de sa forme!»—Ainsi disaient les domestiques; et Wang-Tchin au fond de son cœur retournait ses pensées et dévorait sa douleur. Cette colère lui donna un violent accès de fièvre, il se mit au lit et ne put se lever. Sa mère fit appeler un médecin pour le soigner; nous le laisserons entre leurs mains.
Quelques jours s'étaient écoulés, lorsque les domestiques se trouvant dans la grande salle (qui faisait face à la rue) virent arriver un voyageur: et c'était, ainsi qu'ils le constatèrent au premier regard, Wang-Tsay le frère de leur maître. Son bonnet de gaze noire, sa tunique de soie tissée ressemblaient en tout point à l'accoutrement du Renard-fée. «Assurément, dirent aussitôt les domestiques, ce doit être le faux Wang-Tsay! et tous se mirent à crier confusément: «Voilà le Renard-fée, le voilà venu!» Puis chacun s'armant d'un bâton le prit à deux mains, et ils se ruèrent tumultueusement sur le nouvel arrivé pour l'assommer. «Misérable canaille, criait Wang-Tsay en colère, d'où me vient un si grossier accueil, tandis que vous devriez aller m'annoncer à ma mère!»—Mais les gens de la maison continuaient leur aimable réception, et se précipitaient sur lui en désordre. Or, Wang-Tsay ne pouvait les contenir, et comme il était naturellement violent et colère, il parvint à arracher un bâton de la main d'un des valets, et frappant dans la troupe, il en culbuta cinq ou six. Le reste n'osa plus approcher, mais tout en se retirant ils restaient à côté de la porte dans l'intérieur de l'appartement, montraient du doigt Wang-Tsay et l'injuriaient toujours: «Méchante bête, criaient-ils, puisque tu as repris ton livre, que viens-tu faire ici?»
Il était impossible pour Wang-Tsay de comprendre leur pensée, la colère le dominait; et il pénétra brusquement dans l'appartement de sa mère, tandis que les domestiques, refoulés en désordre devant ses pas, épouvantaient par leurs cris et leur tapage la vieille dame qui, surprise d'entendre un pareil tumulte à sa porte, sortit précipitamment. Là elle rencontre les gens de la maison et leur demande la cause d'un tel désordre. «C'est le Renard-fée, répondirent les domestiques épouvantés, le voilà sous les traits de notre jeune maître, il entre, il avance malgré tout!—Quoi! serait-il vrai?» s'écria à son tour la mère de Wang-Tsay. Et elle n'avait pas achevé que son fils était devant ses yeux. A la vue de la vieille dame, il jette précipitamment le bâton dont il s'était armé, et se prosternant à ses pieds: «Ma mère, demanda-t-il, pourquoi ces bandits de domestiques, me prenant pour un Renard endiablé, s'élancent-ils sur moi avec des bâtons?—Es-tu bien mon fils, reprit celle-ci?—Oui, je suis l'enfant que vous, ma mère, avez mis au jour, répondit le jeune homme; est-il donc un faux Wang-Tsay?»
Au milieu de ce dialogue, sept ou huit domestiques étrangers vinrent apporter les bagages du frère de Wang-Tchin, et convaincus alors que leur jeune maître est réellement présent sous leurs yeux, les serviteurs viennent à ses pieds frapper la terre de leur front, et lui faire des excuses. «Mais enfin, que veut dire tout cela?» demanda encore Wang-Tsay. Sa mère lui raconta la diabolique histoire des Renards, et l'avertit que son frère attaqué d'une grave maladie ne se rétablissait pas du tout.
«Eh bien! reprit brusquement Wang-Tsay, surpris et effrayé quand il connut ces détails, j'en ai autant à vous apprendre. Pendant que j'étais au pays de Cho, Ouang-Lieou, votre domestique, est venu m'apporter une lettre, et ce devait être aussi un Renard métamorphosé!—Et que disait cette lettre?—Vous savez, continua Wang-Tsay, que j'étais arrivé au pays de Cho, à la suite de l'Empereur, en qualité de simple garde; au service du général en chef de Kien-Nan; là j'obtins le commandement en second de la compagnie Yen-Wou, et voilà pourquoi, lorsque sa Majesté revint à la capitale, votre jeune fils ne put l'accompagner, et resta hors des frontières du royaume. Il y a deux mois, un prétendu Ouang-Lieou m'apporte une lettre de mon frère aîné, par laquelle il m'annonçait sa fuite dans le Kiang-Tong, la mort de notre mère, et en finissant il m'engageait à venir se concerter avec lui pour la cérémonie des funérailles. Ce faux Ouang-Lieou voulut partir bien vite pour la capitale afin de préparer lui-même l'emplacement destiné à la sépulture, et se mit en route avant moi, dès le lendemain: moi-même je prends congé de mon chef et pars en laissant là bien des petits objets précieux, équipé à la légère et n'emportant que le nécessaire pour ne pas retarder ma marche. Arrivé à votre précédente habitation, j'apprends des voisins que ma mère est vivante, et je cours au bateau quitter mes vêtements de deuil. Enfin, me voilà; mais je voudrais apprendre de mon frère lui-même quel est celui qui s'est plu à nous alarmer et à nous tromper par ces fâcheuses nouvelles; car, en vérité, je n'entends rien à ces incroyables aventures!»
Là-dessus, il ouvre ses paquets et en tire la lettre, mais ce n'était plus qu'un papier blanc: ce désappointement donna autant d'envie de rire que de se fâcher à tout le monde.
Wang-Tsay entre avec sa mère chez sa belle-sœur, et demanda à voir Wang-Tchin: mais celui-ci avait la raison égarée: «Mon fils, dit alors sa vieille mère, ces vilains Renards nous ont à la vérité fait bien du mal, mais je leur sais gré de t'avoir joué ce tour et ramené du pays de Cho. Au moins ils sont cause que la mère et le fils sont réunis, et par ce seul mérite leur faute est rachetée! Il ne faut pas leur en vouloir trop.
Pendant deux mois Wang-Tchin fut dans le délire, puis il entra en convalescence, et se fit inscrire sur la liste des habitants du Fan-Tchouen, lieu qui se trouve maintenant dans le Ou-Youe. On le surnomma lui-même, dans ce pays, le Ravisseur[6], parce qu'il avait dérobé le livre qui était comme l'ame de ces Renards.