Mes rimes lascives et mes vers folâtres.
Ces rimes lascives et ces vers folâtres sont peut-être parmi les manuscrits de Cornazano que possèdent en assez grand nombre les Bibliothèques de Modène et de Florence, et que les biographes du poète, dont des extraits figurent dans le Thesaurus de Grævius et Burmann, appellent Elogia quædam, Poemata varia, Carmina in oculorum laudem, titres Latins qui désignent fort probablement des ouvrages écrits en Italien. Un autre grand poème, en terza rima, comme le précédent: Opera bellissima de l’arte militar, del excellentissimo poeta miser Antonio Cornazano, imprimé seulement en 1493 (Venise, in-folio), doit être encore rapporté à cette époque, l’auteur en parlant ailleurs comme d’une œuvre de sa jeunesse, ainsi que le De fide et vita Christi, dont l’impression est de 1472. Cornazano tenait en outre, près du duc Francesco Sforza l’emploi qu’ont généralement les poètes de cour admis dans la familiarité des princes: il rédigeait ses missives amoureuses. «Les paroles,» dit-il, «peuvent aussi causer du plaisir aux belles jeunes femmes; j’en puis rendre quelque témoignage, moi qui fus une dizaine d’années à la cour de ce duc, souvent requis par Sa Seigneurie de composer pour elle des lettres d’amour et des sonnets[114].»
Du service de Fr. Sforza, Cornazano passa en 1466 à celui du célèbre condottiere Bartolommeo Coleoni, alors général de la République de Venise, dont il écrivit les hauts faits dans les plus minutieux détails et sous sa dictée, car le récit n’est pas poursuivi jusqu’à la mort du capitaine. Cet intéressant travail, qui est comme un abrégé de l’histoire de l’Italie dans la seconde moitié du XVe siècle, Coleoni ayant été activement mêlé à toutes les guerres de son temps, est en Latin; Cornazano ne l’avait pas fait imprimer de son vivant, et Grævius et Burmann en ayant rencontré le manuscrit l’ont inséré au tome IX, VIIe partie, de leur Thesaurus antiquitatum et historiarum Italiæ. Coleoni mort, en 1475, Cornazano revint à Plaisance et fut, en 1479, envoyé comme ambassadeur à Milan; il alla aussi en France, ainsi qu’il le rapporte dans son poème De fide et vita Christi, mais on ne sait à quelle date et à quelle occasion. En 1480 ou 1481 il passa à la cour d’Hercule d’Este, à Ferrare, qui l’accueillit et l’entretint avec bienveillance; il épousa, sur le tard, Taddea de Varro, appartenant à une ancienne et noble famille, et mourut une vingtaine d’années après, en 1500. Il fut enseveli dans l’église des Servites. Zilioli, dans ses Vite de’ Poeti Italiani, se contente de dire qu’il était aussi savant en Grec qu’en Latin, et qu’en Italien il écrivit divers ouvrages aussi utiles qu’amusants, honorable occupation, dans laquelle il passa gaîment sa vie et parvint à une sainte et joviale vieillesse. «Il avait en vers,» ajoute-t-il, «un style facile, agréable, et qui ne manquait pas de grâce, mais il était si licencieux en paroles que rien de plus, et usait de vocables que les gens de goût ne peuvent lire sans rougir.»
Cette critique, fort exagérée, ne peut s’appliquer à aucun des ouvrages de Cornazano dont nous venons de parler, et pas davantage à d’autres du même genre, tels que le traité Del modo di reggere e di regnare et le Triumphus Caroli Magni dont il y avait dans la Bibliothèque de Renouard un magnifique manuscrit sur parchemin en lettres d’argent, avec initiales en or et en couleur; elle vise uniquement les Proverbes en facéties, qui existent sous deux formes, en vers élégiaques Latins et en prose Italienne, sans qu’on puisse bien déterminer celle des deux langues à laquelle Cornazano avait d’abord donné la préférence.
Le recueil Latin, imprimé trois ans après la mort de l’auteur, porte ce titre: Antonii Cornazani Placentini novi poetæ facetissimi quod de Proverbiorum inscribitur opus nunquam alias impressum, adeo delectabile et jocosum variisque facetiis refertum, ut unicuique etiam penitus mœsto hilaritatem maximam afferat. Impressum Mediolani per Petrum Martyrem de Mantegatiis, anno salutis MCCCCCIII, die ultima Septembris. Une autre édition sans date, exactement sous le même titre, y compris le nunquam alias impressum, et ne différant que par le nom de l’éditeur: impresso in Milano per Gotardo da Ponte, est considérée par tous les bibliographes, Brunet, Passano, etc., comme une réimpression ou contrefaçon de la précédente. Toutes deux sont de la plus grande rareté. Le volume se compose d’un Prologue et de dix poèmes d’inégale longueur, mais tous un peu plus étendus que les contes du recueil Italien, et traitant des proverbes suivants:
- I. Quare dicatur: Pur fieno che gli è paglia d’orzo.
- II. Quare dicatur: Futuro caret.
- III. Quare dicatur: Non me curo de pompe pur che sia ben vestita.
- IV. Quare dicatur: La va de Fiorentino a Bergamasco.
- V. Quare dicatur: Dove il Diavolo non pò mettere il capo gli mette la coda.
- VI. Quare dicatur: Chi fa li fatti suoi non s’imbratta le mani.
- VII. Quare dicatur: Si crede Biasio.
- VIII. Quare dicatur: Se ne accorgerebero gli orbi.
- IX. Quare dicatur: El non è quello, vel: Tu non sei quello.
- X. Quare dicatur: Tu hai le noce et io ho le voce.
Le Prologue est adressé Ad magnificum et potentem Ciccum Simonetam, ducalem consiliarium dignissimum, c’est-à-dire à Cicco ou, moins familièrement, Francesco Simonetta, homme d’État Milanais, qui fut le premier ministre de Francesco Sforza, puis de Galéas-Marie et enfin de Bonne de Savoie, régente du duché durant la minorité de Jean-Galéas. Ludovic le More le fit décapiter en 1480, lorsqu’il s’empara des États de son neveu. Cornazano y parle, comme d’un temps déjà éloigné, de sa jeunesse, de ses œuvres guerrières, du peu de profit qu’il en retirait alors, mais il ajoute qu’à présent Plaisance l’honore à l’égal des plus grands poètes:
Tantaque bella meæ cecini sub flore juventæ,
Ut Martis galeam me tenuisse putes;
Est et opus patrii juvenes quod ad æthera jactant,