Le moine se prend à réfléchir.

«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.—Il poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne pouvoient le suivre.»

A ces paroles, les barons restent ébahis.—Le franc moine les ayant mis sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine.

Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie, le corps qui gît dans cette bière.»

L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les portes et garnir les murailles.—Il ne faut pas s'étonner si Fromont a tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux.

Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu en son chemin le bon abbé Liétris.—«D'où venez-vous ainsi, lui demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?»

L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.—Les gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.»

Les chevaliers demeurent attérés.

Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses bras et le baise.—Puis, il découd la peau de cerf et tranche le velours à l'endroit des yeux.—Il voit le duc gisant au tombeau, les yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci. «O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera jamais mon ami.»

Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur malheur.