«Or, écoutez, grands et petits, et apprenez ce que me mande le comte Fromont:—Il a pris ceux qui ont tué le comte; et il me les remettra pour en disposer selon mon plaisir, brûler ou pendre, ou écorcher vifs; il souffrira tout.—Puis, il jurera dix, vingt ou trente fois qu'il n'a voulu ni consenti la mort du duc, et qu'il n'étoit pas présent quand il fut occis.—Il m'octroiera or et argent à foison, plus que n'en pourroient porter quinze chevaux.—Il fera chanter, par de saints abbés et des prêtres bénis, dix mille messes à l'intention de mon frère, afin que Dieu ait pitié de son âme.—S'il exécute tout cela, dois-je encore le haïr?—Donnez-moi vos conseils, francs et gentils chevaliers.»

Chacun se tut, excepté le jeune Girbert, à peine âgé de quinze ans:

«Que vous êtes troublé, mon père!—On peut bien mettre mensonge sur parchemin; mais si ce que vous dit Fromont est sincère, il est juste qu'il reste votre ami.—Dans le cas contraire, pourquoi tant tarder? Allons les attaquer à l'instant.—Adoubez-moi chevalier, sire père Garin, le cœur me dit, et je ne vous le cacherai pas, que je pourrois déjà bien servir mes amis.

—Sire fils, a dit le père, je te l'accorde.—Abbé, restez avec moi, vous m'aiderez à veiller mon frère.—Nous le porterons ensuite au castel de Belin, où nous verrons la belle Béatrix et ses deux enfants Hernaut et Gérin.—Nous prendrons leur avis; car je ne dois rien entreprendre sans eux.»

Et ils répondent: «Sire, nous sommes à vos ordres.»

Le Lorrain Garin demanda des cierges, fit venir croix et encensoirs.—Un grand luminaire brûle autour au corps.—Chacun eût pu voir alors les prêtres revêtus de leurs ornements, et les clercs tenant en mains de bons psautiers, chanter vigiles pour le marquis, jusqu'au lendemain à l'aube du jour.

Les chevaliers emportent Bégues dans la bière, et vont sans s'arrêter jusqu'à Châlons, où ils furent hébergés la nuit chez l'évêque Henri, qui leur fît bel accueil et pleura la mort de Bégues.—Le lendemain, au lever du jour, les barons se remettent en chemin.

Tant chevauchèrent-ils que vers le soir ils arrivèrent à Melun, le château seigneurial.—La franche Héloïse va au-devant d'eux.—Puis, ils viennent à Pithiviers le samedi; et le dimanche à la vesprée, ils entrent à Orléans la forte cité.—L'empereur Pépin s'avance à leur rencontre avec la reine dont Bégues étoit le cousin.—Ils séjournent à Orléans le lundi tout entier, et puis continuent le voyage.

Garin au cœur hardi chevauche toujours, emportant avec lui le corps de son frère. Dieu! quelle douleur!—Les barons passent la Gironde au port Saint-Florentin, laissent Bordeaux à gauche et vont à Belin sans détour.

La belle Béatrix, accompagnée de ses deux enfants Hernaut et Gérin, s'est avancée à leur rencontre.—A la nouvelle de la mort du duc, la dame tombe à terre;—elle se redresse et pousse un cri;—elle court au cercueil, prend son seigneur entre ses bras, lui baise les yeux, la bouche et le visage, et lui adresse ses plaintes, comme vous allez l'entendre: