«Ah! combien vous fûtes mal traité, franc et gentil chevalier, doux, loyal, simple et bien appris!—Hélas! malheureuse que je suis, que vais-je devenir?—Je verrai ravager mon pays, et mes braves chevaliers m'abandonner pour aller en autre terre servir autre seigneur.»
Elle ne peut en dire davantage et tombe évanouie.—Elle se relève, et ses gémissements augmentent.—Elle plaint ses fils Hernaut et Gérin.
«Enfants, dit-elle, vous voilà donc orphelins! Le duc qui vous engendra est mort! Mort est celui qui devoit vous protéger!....
—Rassurez-vous, dame, a fait le duc Garin; vous avez mal parlé.—Vous retrouverez toujours un gentil chevalier qui, pour votre fief, votre haut lignage et vos puissants amis, vous reprendra et fera de vous son épousée.—Mais, c'est moi qui dois être le plus affligé.—L'or et l'argent, loin de calmer ma tristesse et ma peine, ne serviroient qu'à l'augmenter.—Hernaut et Gérin sont mes neveux; et c'est à moi de supporter toutes les guerres qu'on leur fera, à moi de veiller pour eux et la nuit et le jour.
—Oncle, grand merci, dit Hernaudin.—Dieu! que n'ai-je un petit haubergeon pour vous aider contre nos ennemis.»
A ces mots, le duc le prenant entre ses bras, lui baise la bouche et le visage: «Par Dieu, beau neveu, vous êtes trop hardi!—Comme il ressemble à mon frère, le duc puissant auquel Dieu fasse miséricorde!»
Et le duc fut enterré dans une chapelle près de Belin, où les pélerins de Saint-Jacques en Galice le voient encore très-bien en passant.
Mais voilà qu'arrive le jeune Rigaut, équipé comme un prince qui va entreprendre une grande guerre.—Il porte une courte cotte de maille, a le casque en tête, le blanc haubert au dos, et entre ses mains la roide épée fourbie.—Seize vingts chevaliers l'accompagnent avec cent-dix arbalétriers et archers et environ mille sergens de pied.—A ses côtés marche son jeune frère, le preux et gentil Morant.
Tous les bourgeois et bourgeoises du château de Belin se sont mis aux fenêtres pour voir passer Rigaut.—«Quel est ce chevalier? se disent-ils les uns aux autres; tout le château est encombré de sa gent.»
Le lorrain Garin s'avance à sa rencontre.