—Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.

Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].

Le fils de Taille-fer a un peu grandi.—Son oncle, le comte d'Arras, Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le peut ôter au manceau.

—Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur, promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu sera en âge de combattre.

Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à Arras.

Les années s'écoulent.—Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.

—Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...

Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.

Raoul se rend à son poste.—Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former. Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.

Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.