Cette vie éreintante, je l'ai voulue et elle est celle que je devais mener…. Je me trouve, ce matin, presque calme et sans tristesse, plein de force et de clarté en moi. Je pense qu'on est heureux de se sentir valide, au pied, pour ainsi dire, de son devoir; et vraiment rien ne me fait peur tant que je me sens fort et comme fier.

Lettres de Roger MEYER et de Raymond LOUIS, tombés au champ d'honneur, le 23 Août 1914, dans une petite maison d'Hanzinelle (Belgique) qu'ils avaient mission de défendre.

Quand la mère et belle-mère des deux soldats est allée, en 1919, en Belgique, pour tâcher de parvenir à les reconnaître, la femme qui habitait la maison, dans laquelle un obus les a tués tous, a remis en pleurant à Mme LOUIS un petit bout de papier qu'elle a trouvé dans la poche d'un jupon, en rentrant chez elle après l'armistice, et sur lequel étaient tracées les lignes ci-dessous:

Monsieur, Madame, chers Alliés,

Nous sommes 15 petits soldats français barricadés dans votre maison. Nous y sommes entrés précipitamment et force nous a été de faire des dégâts; nous en sommes très fâchés pour vous, mais il nous est impossible de faire autrement. Avant de mourir pour la France, pour la Belgique, nous vous réitérons nos regrets et vous saluons.

LOUIS.

Le 20 Août 1914.

Bien chers Parents, Frères et Soeurs,

Les deux bonnes lettres de père m'ont causé la plus grande joie et c'est avec un plaisir toujours nouveau que je les lis et relis aux moments où l'esprit se repose de cette vie un peu ahurissante et mouvementée. Depuis cinq jours, nous marchons, nous marchons sous la pluie, le soleil, les nuages de poussière. Nous faisons à peu près 25 kilomètres chaque jour, sans voir autre chose de tous côtés que des fantassins, des zouaves, des tirailleurs sénégalais, des cavaliers, des artilleurs, bref tout ce qu'un pays comme le nôtre peut aligner contre les lâches et barbares Allemands.

Depuis trois jours, nous sommes en Belgique, et l'accueil si chaleureux et si hospitalier de la population nous réconforte et nous donne des jambes et du coeur à l'ouvrage. Ce ne sont qu'acclamations sur notre passage; on nous donne des fleurs, des drapeaux, des rubans; les seaux de café, de bière, de cidre sont alignés sur le pas des portes, on distribue à profusion d'immenses tartines de beurre et de confitures, des cigarettes, des cigares.