C'est quelques heures avant le «Grand Coup» que je trace ces quelques lignes, renfermant tout mon espoir et tout mon coeur! Un vague pressentiment me dit que, en même temps que beaucoup de mes camarades, je suis appelé à y rester, sur ce terrible plateau de Lorette, où je combats depuis le mois de mars! C'est ma destinée qui l'aura voulu. Aussi ma dernière pensée est-elle pour vous, qui avez toujours été si dévoués pour moi, vous qui avez pris tant de peine, qui vous êtes tant privés pour me donner l'éducation que j'ai en ce moment. Aucun geste, aucune parole ne pourront vous remercier assez de tous les bienfaits dont vous m'avez comblé: une reconnaissance éternelle, voilà malheureusement tous les remerciements que je puis vous adresser; car au moment où vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde.
Grande sera votre douleur, mais vous aurez une consolation. Votre fils sera mort en brave; il sera digne de vous, vous pourrez parler de lui, car il aura mérité de la patrie. Quelle plus douce consolation, en des temps si cruels où la vie d'un homme ne tient à rien.
Adieu, bien chers tous; que mon sacrifice soit pour vous un porte-bonheur. Ayez confiance comme je l'ai en ce moment, et que cette horde de sauvages soit bientôt acculée à la défaite.
Tous mes souhaits, tout mon coeur sont enfermés dans cette lettre, à laquelle je joins mes plus ardents baisers.
Votre malheureux fils,
ARMAND.
Lettre écrite par Georges BELAUD, 369e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur.
MA CHÈRE YVONNE,
Ne te fais pas de mauvais sang. J'ai bon espoir de te revoir, ainsi que mon cher Raymond. Je te recommande de te soigner, ainsi que mon fils, car, tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose ainsi qu'à lui.
Maintenant, si, par hasard, il m'arrivait quelque chose, car, après tout, nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh bien! j'espère que tu seras courageuse et sache bien, si je meurs, je mets toute ma confiance en toi et je te demande de vivre pour élever mon fils en homme de coeur et donne-lui une instruction assez forte et selon les moyens que tu disposeras.