Elle en vaut la peine. Que cette nouvelle te trouve forte et fière d'avoir donné un fils à la Patrie, c'est là mon dernier voeu. Le coeur des mères est, je sais, bien sensible à de pareils coups, mais je sais aussi que le coeur d'une Française les supporte vaillamment, et tu étais la maman d'un bon Français.

Comme j'ai sacrifié ma vie sur l'autel de la Patrie, offre ton héroïque douleur à notre chère France et nous aurons tous deux bien mérité du pays. Songe que la mort est notre lot fatal et qu'il faut la bénir lorsqu'elle concourt à un tel but. Sois assurée que je l'ai affrontée sans crainte, mon seul souci étant de faire dignement mon devoir. Et je meurs sans remords, ma tâche consciencieusement accomplie, avec la joie sereine de songer que mon souvenir survivra parmi celui des braves tombés au champ d'honneur pour que l'humanité fût faite de plus de justice. Je ne regrette rien de la vie, car j'ai vécu des heures uniques et sublimes, exemptes de tout calcul et d'égoïsme, et je ferme les yeux sur une vision presque trop belle pour être humaine.

J'ai vu tomber à mes côtés en un effroyable pêle-mêle, mais d'un geste héroïque, des heureux de la vie et des pauvres diables, de puissants cerveaux et de rudes primitifs, qui, après avoir souffert de longs mois, fait abstraction de tout, sacrifié fortune, plaisir, famille, ont donné leur vie pour un idéal d'amour, de justice et de liberté.

Si tu savais comme de tels exemples aident à mourir! J'emporte dans la tombe le radieux espoir d'une France grande, forte et respectée, avec la pensée que j'aurai modestement contribué à l'oeuvre de rénovation; ma dernière pensée s'envole vers toi, chère petite maman, et auprès d'Henri que j'ai beaucoup aimé, dans la communion de pensée où nous réunissait l'amour profond de notre belle France.

Ne pleurez pas ma mort, ce serait faire injure à ma mémoire; placez mon portrait en tenue à la place d'honneur du salon et ne l'encadrez pas de crêpe, car je veux être uniquement un souvenir de gloire et non de deuil. Ceux qui sont tombés en soldat ont droit que l'on ne pleure pas leur trépas puisqu'ils l'ont librement consenti et jugé utile.

Adieu et vivez pour transmettre mon exemple à ceux qui auront la gloire d'achever la tâche.

GUSTAVE.

Lettre écrite par Louis-Don-Joseph VINCENTELLI, 158e Régiment d'Infanterie, tombé au champ d'honneur, le 9 Juillet 1917, à Souchez.

8 Juillet.

Chers Parents,