Chers parents,

C'est demain, à 5 heures, que nous partons rejoindre notre bataillon vers l'Alsace. Ne vous faites pas de mauvais sang, ne pleurez pas, je vais faire mon devoir et le faire de mon mieux. Tout le monde le fait, son devoir, et il serait lâche de ma part de reculer devant l'honneur de défendre sa Patrie.

Songez, mes chers parents, que je vais commander là 60 poilus, moi jeune aspirant de 19 ans.

C'est, il est vrai, une bien lourde responsabilité et je ne la prends qu'après avoir mûrement réfléchi; si je l'accepte, c'est plein d'espoir dans la Victoire, dans la Revanche.

Lorsque j'étais petit et que je lisais déjà les récits de la guerre de 1870, je ne rêvais dans ma jeune cervelle que désir de vengeance; j'aurais voulu être grand pour aller à la guerre, pour tuer le plus possible cet Allemand détesté; je ne le connaissais pas encore, mais lorsque, plus âgé, je lus des livres sérieux où l'on montrait ce que faisait l'Allemagne, ses efforts vers une puissance militaire toujours plus grande, j'ai compris que la guerre était inévitable; je la considérais comme telle et je souffrais que mon cher pays de France se laissât aller à des rêveries, à des songes plus ou moins utopiques, irréalisables. Ah! nous parlions de paix, nous autres, de fraternité, d'amour entre les peuples et nous ne voyions pas, de l'autre côté du Rhin, les hommes blonds aux yeux bleus qui préparaient la guerre; leurs philosophes, leurs penseurs nous traitaient de pourriture qu'il faut à tout prix supprimer, et nous, bêtes que nous étions, nous parlions de désarmement.

Un jour, le canon a grondé sur le Rhin: c'est la guerre; des gens s'affolèrent, d'autres, plus calmes, qui l'avaient vue venir, restèrent calmes. La guerre déchaînée par l'Allemand a ravagé notre pays; partout on voit des femmes en deuil, des jeunes filles qui pleurent, des soldats amputés; c'est à nous, jeunes gens, que revient l'honneur aujourd'hui de refouler le Boche. Et vous pleureriez, chers parents, en me voyant partir … non, n'est-ce pas? Vous vous dites: «Il va où son devoir l'appelle: il va chasser l'envahisseur du sol sacré de la France». Oui, c'est à nous à le bouter hors de France, comme jadis Jeanne d'Arc bouta les Anglais.

Ce devoir, pour périlleux qu'il soit, je ne le céderais pas pour tout l'or du monde.

Et si, chers parents, je meurs dans la bataille, vous pourrez être sûrs que votre fils chéri est mort en bon Français, la poitrine face à l'ennemi, en entraînant ses hommes.

Chers parents, ne pleurez pas votre petit enfant, soyez certains qu'il va faire son devoir et qu'il le fera jusqu'au bout.

Soyez forts, je vous enverrai tous les jours, si je le puis, de mes nouvelles. Au revoir, à bientôt, je reviendrai victorieux! vous serez fiers de moi.