Après cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjörn. Ils saluèrent Gunnar. Il répondit courtoisement. Otkel demande où il veut aller. «Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dégât qui a été fait ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai acheté de toi».--«Il fallait s'y attendre», dit Halbjörn. Gunnar dit: «Je viens te faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du canton prononcent sur notre cas». Skamkel dit: «L'offre est honorable, mais la partie n'est pas égale: les hommes libres du pays sont tes amis, et ils ne sont pas les amis d'Otkel».--«J'offrirai donc, dit Gunnar, de prononcer moi-même et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amitié et je compterai tout l'argent dès à présent, et l'amende que je t'offre c'est une double amende». Skamkel dit: «Tu n'accepteras pas cela; il est insensé de le laisser prononcer lui-même, quand c'est à toi de le faire». Otkel dit: «Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar». Gunnar dit: «Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent s'en repentiront; mais prononce donc toi-même». Otkel se pencha vers Skamkel et dit: «Que répondrai-je maintenant?» Skamkel dit: «Tu diras que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme Halkel, ton grand-père, qui fut un très vaillant homme». Otkel dit: «Ton offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi». Gunnar dit: «Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te fais». Et Gunnar retourne chez lui.
Quand Gunnar fut parti, Halbjörn dit: «Je vois ici combien les hommes sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si honorable que tu aies voulu accepter. Que prétends-tu donc, d'entrer en démêlés avec Gunnar, lui qui n'a point son égal? Tu sais pourtant qu'il est tel qu'il s'en tiendra à son offre, quand même tu ne l'accepterais que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le godi». Otkel fit amener son cheval et se prépara à partir.
Otkel n'y voyait pas très clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il lui dit: «Je m'étonne que ton frère n'ait pas voulu t'ôter cette peine. Je t'offre d'y aller à ta place, car je sais que les voyages sont une grosse affaire pour toi».--«Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la vérité».--«C'est ce que je ferai», dit Skamkel. Skamkel prit donc le cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjörn était dehors; il dit à Otkel: «Il est mauvais d'avoir pour ami de cœur un esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebroussé chemin. C'est une invention insensée d'envoyer le plus menteur de tous les hommes à une mission comme celle-ci dont on peut dire que dépend la vie de bien des gens».--«Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effrayé dès à présent».--«Je ne sais pas, dit Halbjörn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps à viser, quand sa hallebarde est levée et qu'il est en colère». Otkel dit: «Vous cédez toujours, vous tous, sauf Skamkel». Ils étaient tous deux fort en colère.
L
Skamkel vint à Mosfell et il redit à Gissur toutes les offres de Gunnar. «Il me semble, dit Gissur, que ces offres étaient honorables. Pourquoi Otkel n'a-t-il pas accepté?»--«C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a réservé l'affaire à ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde».
Skamkel passa la nuit là. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle s'était passée, puis il lui demanda ce qu'il y avait à faire. Geir dit: «Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de façon que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire à Skamkel une seconde fois, et nous verrons comment il la dira». Et ainsi fut fait. Geir dit: «Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la vérité; je te tiens pourtant pour le plus méchant des hommes; et si tu as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences».
Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord à Kirkjubæ et appelle Otkel au dehors. Otkel fait grand accueil à Skamkel. Skamkel lui donne le salut de Gissur et de Geir: «Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons pas besoin de parler bas; car c'est leur volonté, à Gissur et à Geir le Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme celle-là. Voici leur dire: Il faut que tu ailles à Hlidarenda et que tu cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des choses volées». Otkel dit: «Je ferai en toutes choses suivant leur conseil».--«Ils ont été grandement émerveillés, dit Skamkel, que tu te sois montré si fier; et moi je t'ai montré comme un homme qui valait mieux que tous les autres». Otkel vint dire la chose à son frère, Halbjörn dit: «Ceci doit être le plus grand de tous les mensonges».
Le temps se passa, et vinrent les derniers jours où on pouvait citer en justice avant l'Alting. Otkel demanda à ses frères et à Skamkel de venir avec lui à Hlidarenda pour faire la citation. Halbjörn dit qu'il irait: «Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps d'ici». Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils entrèrent dans l'enclos, Gunnar était dehors, et il ne s'aperçut de rien avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta là, sans rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire à haute voix la citation. Quand ils eurent fini, Skamkel dit: «La citation vaut-elle, maître Gunnar?»--«Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils».--«Nous n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne sera pas en l'air». Gunnar était dans une grande colère. Il rentra et conta la chose à Kolskegg. Kolskegg dit: «Il est fâcheux que nous n'ayons pas été dehors: ils en auraient été pour leur courte honte si nous avions été là». Gunnar dit: «Chaque chose a son temps, et cette expédition ne leur fera pas honneur».
Quelque temps après, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal dit: «Ne prends pas cela trop à cœur; car tu en sortiras à ton honneur avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil et dans l'action.» Gunnar le remercia et retourna chez lui.