Grâces soient d'abord rendues à l'abbé Fiard! Quand des sots reprocheront à la nation française les crimes de la dernière révolution, on pourra dire à ces sots, comme abbé le Nôtre: La révolution a été combinée dans les antres de l'enfer, et elle en est sortie. Ainsi, ne nous en parlez donc plus.
Quant à la prophétie Turgotine, la France n'était pas du tout paisible lorsqu'elle parut. Les systèmes de Turgot avaient occasionné de grandes commotions dans la tranquillité publique. Les économistes (c'est le nom qu'on donnait aux partisans de ces systèmes) formaient de grands projets, dont l'exécution était alarmante pour les dévots, puisqu'elle sapait une foule de principes, respectés en religion et en morale; et, nous le répétons, la chanson du chevalier De Lisle ne fut que la satire des plans de M. Turgot, qui promettait de ramener l'âge d'or en France.
—En l'année 1543, une dame de noble lignée enfanta, dans la Belgique, un gros garçon qui avait la tête d'un Diable (selon le jugement des experts), une trompe d'éléphant au milieu du visage, des pates d'oie au bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en relief sur l'estomac, une queue de scorpion proprement retroussée, et longue d'une aune et demie; ce qui devait faire un petit enfant bien gentil.
Comme personne ne voulait se charger de cette paternité, les théologiens et les parens de la dame accusèrent charitablement le Diable d'avoir fait ce garçon-là. Mais la mère soutint qu'il était de son mari; et les gens sensés la crurent, puisqu'elle devait le savoir mieux que personne. Quoi qu'il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures; et, en mourant, il s'écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules de chien qu'il avait aux genoux: Veillez et priez, car le jugement dernier est tout proche!… Malgré cela, le jugement dernier n'est pas encore venu[302].
[302] Cornel. Gemmæ cosmocriticæ, liv. I, chap. 8.—Ruffius de partu port. chap. 2.
—Le comte de Foulques, qui était, comme on sait ou comme on ne sait pas, le protecteur obstiné des hérétiques, avait contracté la vicieuse habitude de se livrer à des emportemens et de blasphémer à la journée. Notre saint père le pape, dans le dessein d'arrondir ses domaines du comtat d'Avignon, s'était emparé d'une terre et d'un château qui appartenaient au comte de Foulques. Celui-ci, qui n'aurait pas dû s'opposer aux volontés infaillibles du vicaire de Jésus-Christ, n'eut pas plutôt appris qu'il allait perdre un bien (considérable à la vérité, mais superflu), qu'il monta à cheval, et dit en jurant vilainement:—«Je me moque du pape, de ses moines et de ses prêtres; je jouirai de mes terres et de mon château, ou je brûlerai le comtat d'Avignon…» A peine le comte de Foulques eut-il prononcé cet horrible blasphême, que le Diable le prit par les pieds, le jeta à bas de son cheval et l'assomma.
On pense bien que le Diable avait des ordres pour agir ainsi. Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est que l'hérétique mourut, en proférant de nouveaux blasphêmes… Jérémie Drexélius termine cette histoire édifiante par la citation de ce vers de Virgile, qui vient bien à propos:
Discite justitiam moniti et non temnere divos.
—On a souvent accusé le Diable d'avoir perdu les gens par de mauvais conseils. Nous allons citer, entre cent mille, un seul exemple qui ferait crier bien haut, si le Diable était le héros de l'histoire.
Achillée et Nérée étaient eunuques et valets de chambre de Flavie, nièce de l'empereur Domitien. Après qu'ils eurent reçu le baptême, ils songèrent qu'il était de leur devoir de convertir leur maîtresse, si la chose était possible; mais pendant qu'ils prenaient cette sage résolution, Domitien maria Flavie au jeune Aurélien.