Comme il n'y avait plus de temps à perdre, tout en l'habillant pour la noce, et en disposant les bijoux dans sa parure, les deux eunuques prêchèrent la foi à leur maîtresse, et lui firent, dans la même séance, un bel éloge de la virginité.
—La virginité, disait le premier eunuque, est celle de toutes les vertus qui nous élève plus particulièrement à Dieu, et qui nous rend semblables aux anges. D'ailleurs nous naissons tous vierges[303]… Et puis une femme mariée est exposée aux coups de poing et aux coups de pied de son mari. Elle a de vilains enfans. Une mère gronde doucement; on le supporte avec peine. Quand on a un mari, c'est tous les jours nouvelles querelles, nouvelles injures…
[303] Virginitatem esse Deo proximam, angelis Germanam, hominibus innatam. Pour traduire littéralement cette phrase, il aurait fallu dire que la virginité est parente de Dieu, cousine des anges, et naturelle aux humains. Mais le bon sens se révolte trop contre ces trois blasphêmes, pour qu'on ne cherche pas à en adoucir le ridicule. Il n'y a jamais eu que les Valésiens qui aient prêché le célibat général et la castration, pour amener la fin du monde, tant de fois prédite sans succès. Dieu a dit dans la Sainte Bible: Crescite et multiplicamini, croissez et multipliez. (Genèse, chap. 1.) Et Jésus-Christ, dans l'évangile:—Dieu a fait l'homme et la femme pour vivre ensemble; on ne doit point séparer ce qu'il a réuni. (St. Mathieu, chap. 19) L'homme quittera ses parens, pour s'attacher à sa femme; et ils ne feront tous deux qu'une seule chair. (S. Marc, chap. 10). Enfin, dans l'esprit de la religion chrétienne, que l'on comprend si mal, la virginité n'est une vertu que dans la jeunesse, et le mariage est un grand sacrement. Sacramentum hoc magnum est. (Ephes. chap. 5.)
—A propos, interrompit Flavie, je me souviens que mon père était un homme jaloux, qui accablait tous les jours ma pauvre mère de reproches, de mots durs, et lui faisait un vacarme épouvantable. Est-ce que mon mari fera de même?—Il fera bien pis, répondit l'autre eunuque. Tant que les hommes ne sont qu'amans, ils vous paraissent benins, doux, maniables; dès qu'ils deviennent maris, ils veulent dominer avec tyrannie; et quelquefois malheureusement, ils traitent mieux leurs servantes que leurs femmes…
Soit que Flavie n'aimât point son époux, soit qu'elle fût un peu niaise, elle crut tout ce qu'on lui contait, et refusa au jeune Aurélien les caresses conjugales. Enfin, elle s'arrangea si bien, qu'elle mourut quelque temps après, en dansant devant son mari, qui voulait la prendre par la fatigue, et qui la vit expirer après avoir sauté pendant deux jours. Les deux eunuques furent décapités[304].
[304] Legenda aurea. Ces deux hommes sont martyrs, selon Jac. de Voragine, leg. 70.
—Un saint homme, connu dans les légendes sous le nom de Pierre-le-Neuf, venait de mourir, et son tombeau faisait des miracles. Euphémie de Corrionge, grande dame milanaise, se trouvant depuis sept années possédée de plusieurs démons, fut conduite au sépulcre susdit. Là, on commanda aux démons de vider la place; ils plaidèrent leur cause de leur mieux; mais il fallut détaler; et ils le firent, en criant, on ne sait pas pourquoi:—Ah! Mariette! Mariette!… Ah! Pierrot! Pierrot[305]!…
[305] Mariola, Mariola, Petrine, Petrine… (Legenda aurea, Jacob. de Voragine, lég. 61.)
—Le révérend père Gaspar, de la compagnie de Jésus, raconte, dans une de ses lettres, que les femmes de l'île d'Ormus, poussées par le démon de la luxure, attentèrent plusieurs fois à sa chasteté, et l'engagèrent, par toutes sortes de moyens, à forniquer avec elles, parce qu'elles comptaient bien que, si elles pouvaient avoir des enfans d'un jésuite, ces enfans seraient de petits saints tout faits. Était-ce encore le Diable qui leur avait donné cette dernière idée? Le père Gaspar, qui avait été soldat avant d'être missionnaire, ne dit pas s'il fut faible avec les Indiennes; mais il ajoute: Voyez pourtant quelles sont les ruses et les finesses du Diable! Ses piéges sont quelquefois si séduisans, qu'il y ferait tomber les anges même[306]…
[306] Epistola Gaspari Belgæ, ad fratres soc. Jesu. Ormutii. 1549. in epist. Indicis.