[29] Le Diable en parle un peu différemment, ainsi qu'on l'a vu dans l'[Introduction].
[30] Omnis spiritus ales est. Tertull. Apologet., cap. 22.
Dieu exila les anges déchus loin du ciel, dans un monde que nous ne connaissons point, et que nous nommons l'enfer, ou l'abîme, ou le sombre royaume. L'opinion commune place ce pays au centre de notre petit globe. Saint Athanase dit, avec plusieurs autres pères, et avec les plus fameux rabbins, que les démons habitent l'air qu'ils remplissent. Saint Prosper les place dans les brouillards de la mer. Swinden a voulu démontrer qu'ils logeaient dans le soleil. D'autres les ont séquestrés dans la lune. Saint Patrice les a vus dans une caverne d'Irlande. Jérémie Drexelius conserve l'enfer souterrain, et prétend que c'est un grand trou, large de deux bonnes lieues. Bartholomé Tortoletti dit qu'il y a, vers le milieu du globe terrestre, un antre profond, horrible, où le soleil ne pénètre jamais, et que c'est la bouche de l'abîme infernal[31]. Milton, à qui il faudrait peut-être s'en rapporter, met les enfers bien loin du soleil et de nous.
[31] Quest' è la bocca de l'infernal' arca.
Giuditta vittoriosa. Canto III.
Quoi qu'il en soit, pour consoler les anges fidèles, et repeupler les cieux, selon l'expression de saint Bonaventure, Dieu fit l'homme, créature moins parfaite, mais qui pouvait aussi faire le bien, et connaître son créateur. Il suivrait de là que nous devons au Diable le plaisir de naître; ce qui nous obligerait à un petit grain de reconnaissance, si la conduite postérieure des démons ne nous forçait à les haïr. Satan et les siens, ennemis désormais de Dieu et de ses œuvres, résolurent de perdre l'homme, si rien ne s'y opposait. Adam et Ève, nos premiers parens commençaient à jouir de la vie, dans un jardin de délices, où tout leur était permis, hors le plaisir de toucher au fruit défendu. Les saintes écritures disent que ce fruit poussait sur un arbre. Plusieurs savans, et après eux l'abbé de Villars, soutiennent que le fruit défendu était la jouissance des plaisirs charnels; que l'homme ne devait point voir sa femme, ni la femme son mari, etc.[32] Quoi qu'il en soit, Satan, muni du pouvoir de tenter l'homme, se détacha du séjour où il était exilé: d'où l'on a souvent conclu que le châtiment des anges superbes n'était pas effroyable, comme le disent des théologiens exagérés, et que Satan n'était pas continuellement sur le gril. Il prit la figure du serpent, celui de tous les animaux qui avait le plus de finesse[33]. Déguisé de la sorte, l'ange, maintenant démon, se présenta devant la femme, et l'engagea à désobéir à Dieu. Ève fut séduite en un instant; elle succomba, et fit succomber son mari.
[32] Le comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes. IVe Entretien.
[33] Cunctis animantibus altior astu. Alc. Aviti, poem. lib. II.
Après cela, l'esprit malin s'en retourna triomphant; nos premiers pères, coupables, furent chassés du jardin, abandonnés aux souffrances et condamnés à la mort. Il suit de là que nous devons au Diable et à son humeur envieuse le déplaisir de mourir; ce qui nous permet à son égard une petite dose de reproches. De plus, le Diable eut le pouvoir de venir tenter le premier homme et la première femme, eux et leurs descendans à perpétuité, quand bon lui semblerait; il peut même, en cas de besoin, détacher à la piste des humains autant de démons qu'il le juge convenable; et l'homme devient la proie de l'enfer, toutes les fois qu'il cède aux suggestions de l'ennemi: on sait d'ailleurs que l'enfer, en quelque lieu qu'il soit, est un pays enflammé. Telles furent, selon les casuistes, les conséquences de la faute que commirent nos premiers parens, faute qui rejaillit sur nous tous, et qui se nomme le péché originel.
Depuis cette mémorable époque, les démons arrivèrent de toutes parts sur notre pauvre terre. Wérius, qui les a comptés, dit qu'ils se divisent en six mille six cent soixante-six légions, composées chacune de six mille six cent soixante-six anges ténébreux; il en élève ainsi le nombre à quarante-cinq millions, ou à peu près; et leur donne soixante-douze princes, ducs ou marquis. Georges Bloock a prouvé la fausseté de ce calcul, en démontrant que, sans compter les démons qui n'ont point d'emploi particulier, tels que ceux de l'air, et les gardiens permanens du sombre empire, chaque mortel a le sien ici bas. Si les hommes seuls ont ce privilége, il y a sur la terre plus de quatre cents millions de faces humaines… et le nombre des démons est effroyable.