C'est pourquoi nous ne devons plus nous étonner de voir les fourberies, les guerres, le désordre, les abominations répandus sous les pas des mortels. Tout le mal qui se fait ici bas nous est inspiré par les démons; et leur histoire s'est tellement liée à l'histoire de tous les peuples, qu'il serait impossible de l'écrire ici toute entière. Ils ont inspiré le meurtre d'Abel; ils ont soufflé tous les forfaits qui causèrent le déluge; ils perdirent Sodome et Gomorrhe; ils se firent élever des autels chez toutes les nations, à l'exception du petit peuple juif; et quelquefois même ils escamotèrent l'encens d'Israël. Ils trompèrent les hommes par les oracles, et par mille prestiges imposteurs, jusqu'à l'avénement du Messie. Alors leur puissance devait s'anéantir tout-à-fait; et cependant on les retrouve depuis, plus puissans que jamais; on voit des choses auparavant inouïes. Les légions infernales se montrent à de pieux anachorètes; les tentations deviennent épouvantables; les supercheries du Diable sont multipliées; il excite les tempêtes; il tord le cou aux impies; il couche avec les femmes; il prédit l'avenir, par la bouche des sorcières et des devineresses; il triomphe au milieu des bûchers… et dans ces siècles de lumière, il envoie Mesmer, Cagliostro, plusieurs charlatans, une foule d'escamoteurs, pour nous séduire encore par les charmes de l'enfer… C'est du moins ce que dit l'abbé Fiard; c'est ce que prétendent avec lui dix mille graves théologiens: que penser de tout cela?…

Malheureusement pour leurs systèmes, les démonomanes se contredisent à chaque pas. Tertullien dit, dans un endroit, que les démons ont conservé toute leur puissance; qu'ils peuvent être partout en un instant, parce qu'ils volent d'un bout de l'univers à l'autre, aussi vite que nous faisons un pas[34]; qu'ils connaissent l'avenir; enfin qu'ils prédisent la pluie et le beau temps, parce qu'ils vivent en l'air, et qu'ils peuvent examiner les nuages. La sainte inquisition n'a donc pas tort de condamner les faiseurs d'almanachs, comme gens en plein commerce avec le Diable… Mais ailleurs le même Tertullien décide que le Diable a perdu tous ses moyens, et qu'il serait ridicule de le craindre, etc.

[34] Totus orbis illis locus unus est. Apologet. cap. 22.

En rapportant les innombrables contradictions des autres théologiens, on ne ferait que répéter les mêmes dogmes; et ce serait fatiguer inutilement le lecteur. Bodin, que l'on connaît assez pour le triste ouvrage qu'il a fait contre les sorciers et contre le Diable, le même Bodin, qui, dans sa Démonomanie, dépeint Satan et ses anges sous les couleurs les plus noires, dit aussi, dans cette même Démonomanie, liv. 1er, ch. 1er: «Que les démons peuvent faire le bien, tout ainsi que les anges peuvent faillir; que le démon de Socrate le détournait toujours de mal faire et le tirait de danger; que les malins esprits servent à la gloire du Tout-Puissant, comme exécuteurs de sa haute-justice;… et qu'ils ne font rien qu'avec la permission de Dieu…»

Enfin, il faut remarquer encore que, selon Michel Psellus, les démons, bons ou mauvais, se divisent en six grandes sections. Les premiers sont les démons du feu qui en habitent les régions éloignées; les seconds sont les démons de l'air, qui volent autour de nous, et ont le pouvoir d'exciter les orages; les troisièmes sont les démons de la terre, qui se mêlent avec les hommes, et s'occupent de les tenter[35]; les quatrièmes sont les démons des eaux, qui habitent la mer et les rivières, pour y élever des tempêtes et causer des naufrages; les cinquièmes sont les démons souterrains, qui préparent les tremblemens de terre, soufflent les volcans, font écrouler les puits et tourmentent les mineurs; les sixièmes sont les démons ténébreux, ainsi nommés, parce qu'ils vivent loin du soleil, et ne se montrent pas sur la terre. Saint Augustin comprenait toute la masse des démons dans cette dernière catégorie.

[35] Albert-le-Grand, que les partisans de la superstition prennent quelquefois pour leur appui, dit formellement: Tous ces contes de démons qui remplissent les airs, qui rôdent autour des hommes, et qui dévoilent les choses futures, sont des absurdités que la saine raison n'admettra jamais. De somn. et vig. lib. 3, tract. 1, cap. 8.

On ne sait pas précisément où Michel Psellus a trouvé tant de belles choses. Mais c'est peut-être dans ce système, que les cabalistes ont imaginé les salamandres, qu'ils placent dans les régions du feu, les sylphes qui remplissent l'air, les ondins ou nymphes qui vivent dans l'eau, et les gnomes, qui sont logés dans l'intérieur de la terre.

CHAPITRE II.
FORMES ET MÉTAMORPHOSES.

Et mutat faciem, varios sumitque colores.

Alciat.

Comme les courtisans, et suivant les humeurs,

Le Diable sait changer de forme et de couleurs.

L'Écriture a conservé aux démons le nom d'anges; seulement elle les appelle anges de ténèbres. On en peut conclure que, malgré les cornes, la queue et les griffes que nous leur avons données, les démons conservent encore, un peu altérée sans doute, la forme angélique. Quant à Satan, leur chef, saint Jean l'appelle le grand dragon, et le représente sous la figure d'un serpent ailé[36]. On l'appelle aussi l'ancien serpent, à cause de sa première métamorphose[37]. Milton donne aux démons une beauté sévère et majestueuse, quoique flétrie depuis leur chute. Il y joint une taille si imposante, que Satan a bien quarante mille pieds de haut, à sa mesure.