[113] Alexandri etc., lib. V, cap. 23. Tiraqueau, le commentateur d'Alexandre ab Alex., traite cette aventure de conte à dormir debout.
—Un jour que l'évêque Donat célébrait la messe, le diacre laissa tomber le calice qui se brisa. Donat rassembla les fragmens; puis, ayant fait sa prière, il eut la satisfaction de les voir se réunir miraculeusement, et le calice reprendre sa première forme. Mais le Diable, que le hasard avait amené là tout exprès, s'était jeté malicieusement entre le diacre et l'évêque, et il avait emporté un petit morceau du vase brisé, de façon que, malgré le miracle, le calice resta percé et imparfait[114].
[114] Legenda aurea Jac. de Voragine, leg. 110.
—Saint Louis, qui aimait les moines, fit venir six chartreux à Gentilly, et leur donna une belle maison pour y fonder un couvent. Ces bons religieux apercevaient de leurs fenêtres le château de Vauvert, que le roi Robert avait fait bâtir, et que ses successeurs avaient abandonné. On pouvait en faire un monastère commode, et d'autant plus agréable, qu'il était tout près de Paris.
Sur ces entrefaites, des revenans et des diables s'emparèrent du vieux palais et y firent leur sabbat. On y entendait tous les soirs une musique enragée et des hurlemens affreux. On y voyait des spectres chargés de chaînes, des diables de toutes les couleurs, et principalement un grand dragon vert, qui s'élançait toutes les nuits, armé d'une grosse massue, pour assommer les passans. Que faire désormais d'un pareil château, comme dit Saint-Foix? Les chartreux le demandèrent; saint Louis le leur donna avec toutes ses dépendances. Ils s'y logèrent, en chassèrent les diables; et le nom d'Enfer resta à la rue, en mémoire de tout le vacarme qui s'y était fait.
Cette aventure, qui est rapportée comme un conte de bonnes femmes, dans toutes les histoires (excepté les archives des chartreux), a été consignée par quelques dévots théologiens dans la longue nomenclature des méchancetés du Diable. On n'opposera à ce sentiment que deux petites observations: 1o les bons moines, qui eurent la puissance de chasser les diables du palais de Vauvert, pouvaient bien avoir eu l'adresse de les y faire venir; 2o en admettant que Satan s'y soit campé de son chef, il n'a fait tort à personne, n'a donné que des peurs, et a su gagner aux chartreux une belle maison. De sorte que, dans tous les cas, on doit mettre cette anecdote au nombre des services rendus par le Diable.
—Le Diable s'avisa un jour de posséder une vache, et de la faire courir dans la campagne, pour s'amuser de la frayeur des paysans. Saint Martin, revenant de Trèves, rencontra la vache endiablée, qui accourait à lui en le regardant de travers. Le vacher, qui poursuivait sa bête, cria à Martin de prendre garde à lui. Mais le saint évêque éleva la main; et, à son commandement, la vache se tint immobile. Le Diable était à califourchon sur la bête, invisible aux yeux profanes, mais non à ceux de Martin. Il gourmanda sèchement l'esprit malin, lui ordonna de laisser la vache en paix, et lui défendit de tourmenter davantage un animal innocent. Il n'est besoin que d'avoir un peu de sainteté pour maîtriser les démons; le Diable, soumis à Martin, se retira sans mot dire, et ne revint plus parmi les bêtes. La vache, reconnaissante de se voir délivrée, se mit à genoux devant son libérateur pour le remercier humblement. Martin lui permit de retourner auprès de ses sœurs; ce qu'elle fit, avec la douceur d'un mouton[115].
[115] Sulpicii Severi, dialog. II.
CHAPITRE IX.
LE DIABLE ET SAINT DOMINIQUE.
CONTE BLEU[116].
Tantæ ne animis cælestibus iræ?
Virgile.
Pourquoi ce long tourment? qu'a fait ce pauvre diable?…
Un saint homme a-t-il donc le cœur inexorable?…