[116] Ex vitâ S. Dominici, lib. II, cap. 7; et IV, inter R. P. angelini Gazæi pia hilaria.

Un soir que saint Dominique préparait dans le recueillement un de ces sermons qui ont produit de si heureux effets[117], il entendit tout à coup un léger bruit, et vit tomber de sa cheminée, dans sa chambre, un petit démon noir comme un ramoneur[118]. Mais il ne le vit point dans sa forme naturelle; car l'esprit infernal n'eut pas plutôt aperçu Dominique, qu'il prit la figure d'un singe. Or, il y avait dans la conformation de ce singe une laideur si bizarre, que saint Dominique n'eût pu s'empêcher d'en rire, s'il se fût donné la peine de l'examiner. Il avait les yeux petits, jaunes, louches, enfoncés; et cherchait la Picardie en Champagne, comme dit le proverbe français. Son nez était retroussé jusqu'au front; ses lèvres ressemblaient à des croûtes de pâté; tout son corps était couvert de poils, à l'exception des fesses; et il puait le bouc à une demi-lieue.

[117] Rem suo bonam Gregi! St. Dominique prêcha la Croisade contre les Albigeois, et institua la sainte inquisition.

[118] Un docteur, du dernier siècle, a cherché long-temps pourquoi les démons descendent par la cheminée? Cette savante question est résolue dans le révérend père Angelin de Gaza, qui dit pertinemment que les démons prennent un chemin ténébreux parce qu'ils sont noirs. (Nigros nigra decent ostia.)

Il entra dans la cellule du saint, comme un bouffon de comédie entre en scène, c'est-à-dire, en faisant mille gambades, et en tournant sans raison, tantôt à droite, tantôt à gauche. Puis, il se mit à marcher comme les quadrupèdes, à jouer de la pate comme les jeunes chats, à frapper de la tête contre les murailles, comme font les beliers, à s'asseoir par terre comme les enfans, à s'agenouiller comme les moines, etc. Tous ces tours étaient entremêlés de grands sauts, et variés à l'infini.

Comme saint Dominique écrivait toujours, sans s'occuper de ce qui se passait dans sa chambre, le petit démon s'en approcha par derrière pour lui jouer quelque malice. On pouvait tirer le saint homme par sa robe, le troubler dans son travail, déranger son fauteuil, éteindre sa chandelle, jeter ses livres au feu et ses papiers au vent; c'est bien ce que cherchait le démon: c'est aussi ce qu'il n'osait exécuter. Le saint était saint; et ces gens-là ne sont pas toujours faciles. Deux fois le malin singe avança la pate pour secouer la robe de Dominique: deux fois la pate craintive refusa le service. Trois fois il voulut tirer le fauteuil et mettre le saint à terre: trois fois la peur le fit reculer.

Cependant Dominique voyait tout, et ne disait mot. Le démon, croyant qu'il l'épiait, se retira au fond de la cellule, en lui lâchant les plus admirables grimaces[119]. Au bout d'un instant, il fait de son ventre un tambour, de son nez un hautbois, et danse en trépignant avec son ombre. Ensuite, remarquant que le saint était immobile, et qu'il pouvait bien avoir peur aussi, le petit démon prit plus de hardiesse, et sauta sur la table où Dominique écrivait.

[119] Mirus morio figmenta mira factitat miris modis.

Alors enfin le saint prêcheur ouvrit la bouche: «Reste là sans bouger, dit-il au singe infernal, et tiens-moi la chandelle; je te l'ordonne…»

Le pauvre Diable est forcé d'obéir. D'une main il ôte humblement son bonnet; de l'autre il prend la chandelle dans le chandelier, et ne remue pas plus qu'un terme, depuis la plante des pieds jusqu'aux épaules. Mais sa tête ne demeurait pas dans l'inaction. Comme elle était encore libre, le petit démon faisait craquer ses dents, imitait avec ses lèvres le son du cornet à bouquin, tendait au saint une langue d'un pied et demi, ouvrait une bouche effroyable, et cherchait en même temps à se débarrasser de la chandelle; mais ses efforts étaient vains; elle semblait désormais inséparable de sa main.