Néanmoins Dominique ne cessait d'écrire en silence; le démon faisait ses grimaces, et la chandelle se consumait. Bientôt elle approche de sa fin; elle touche déjà les doigts qui la tiennent; brûle, pauvre démon, brûle; c'est ta destinée!… Mais la farce devient tragique[120]; le singe déguisé cherche à reprendre sa forme naturelle, et n'y peut réussir; il veut jeter bien loin de lui la mèche enflammée, et s'agite inutilement; il invoque les démons à son aide: ses cris se perdent, et personne ne vient. Son désespoir redouble en voyant le saint rire sous cape[121] de sa souffrance et de ses larmes.
[120] Comœdus esse desinit; tragædus est Dæmon.
[121] Sub cucullo ridere.
Enfin Dominique s'attendrit; et, déchargeant un coup de bâton sur les fesses du singe, il lui permet de partir. Le démon pousse un dernier cri, et disparaît plus vite que l'éclair[122].
[122] Comme la peinture sacrée s'emparait autrefois de tous ces sujets édifians, on voyait au grand cloître des Jacobins, à Paris, St. Dominique, qui, pour punir le Diable d'avoir voulu l'empêcher d'étudier, ainsi qu'on vient de lire, le forçait à tenir un petit bout de chandelle, qui lui brûlait les doigts, sans qu'il osât l'éteindre; de quoi ce pauvre Diable faisait cent grimaces, comme dit Sauval. (Cahier des amours, page 37.)
Le révérend père Angelin de Gaza ajoute, qu'en rentrant aux enfers, après sa mésaventure, le petit démon fut condamné à boire mille pleins verres de soufre bouillant, et à recevoir cent coups de gaule sur le dos. Mais, sauf le respect que nous lui devons, le révérend père Angelin de Gaza a pris cela sous son bonnet, n'ayant pas encore fait le voyage d'un pays, dont il défigure les coutumes. D'ailleurs on sait, par l'avant-propos de cet ouvrage, que le Diable aux doigts brûlés était Satan en personne; et qu'un monarque de sa trempe ne se laisse pas volontiers fustiger dans son royaume.
La légende dorée ajoute encore à ces beaux traits, qu'avant de renvoyer le Diable, saint Dominique lui demanda comment il s'y prenait pour tenter les moines?—«Voici la chose en deux mots, répondit le démon; ils vont tard aux offices, et en sortent de bonne heure; ils dorment la grasse matinée, et ils s'occupent la nuit de pensées charnelles; ils mangent plus qu'ils ne doivent, quand ils sont au réfectoire; ils se disputent dès qu'ils peuvent parler, et jasent comme des pies dans les momens de silence. A des gens moins fins que vous, on dirait que tous ces défauts sont de l'essence de l'homme; mais vous autres théologiens, vous savez que c'est le Diable qui fait tout cela, et qu'il tente partout, hormis la chapelle et le confessionnal[123].»
[123] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 108.
CHAPITRE X.
MÉSAVENTURES ET FAIBLESSE DES DÉMONS.
Miserere inopum sociorum…
Juvénal.
Vous tous que le trépas réunit aux démons,
Pécheurs, plaignez un peu vos pauvres compagnons.