—Sœur Élizabeth, du monastère d'Hoven, vit un jour le diable dans son dortoir. Comme elle le reconnut à ses cornes, elle s'approcha de lui, et le renvoya avec un soufflet.—Pourquoi me frappes-tu si durement, dit le Diable, en tâtant sa joue?—Parce que tu m'ennuies, répondit la sœur.—Si ceux que vous ennuyez vous souffletaient, repliqua le Diable, vous n'auriez pas les joues si grasses… Après avoir laché ce mot, il disparut, et bien lui prit, car la sœur n'était pas endurante.
Un autre jour, de très-grand matin, sœur Élizabeth, s'étant levée pour sonner les matines, entra dans l'oratoire commun, avec une lumière. Là elle aperçut le Diable sous la figure d'un jeune cavalier bien vêtu. Elle crut d'abord qu'un homme était entré dans le couvent, et sortant bien vite de l'oratoire, elle glissa sur un escalier. Ce ne fut qu'assez tard qu'elle s'avisa d'appeler à son secours; et elle fut quelque temps malade, tant du trouble qu'elle avait éprouvé que de la chute qu'elle avait faite. L'abbesse elle-même prit tant de part à cet événement, qu'elle en fit une petite maladie. Mais quand on eut fait comprendre à sœur Élizabeth, qu'elle avait eu à faire au Diable:—Ah! si je l'avais su, s'écria-t-elle, quel soufflet je lui aurais donné!… Il paraîtrait par là, que la bonne sœur prenait cœur au jeu, se fiant sur la patience du Diable, et sur la vigueur de son poignet[124].
[124] Cæsarii Heisterbach. Miracul., lib. V, cap. 45.
—Saint Grégoire le Thaumaturge, ou le faiseur de miracles, se rendant en sa ville épiscopale de Néocésarée, fut surpris par la nuit, et par une pluie violente qui l'obligea d'entrer dans un temple d'idoles, fameux dans le pays, à cause des oracles qui s'y rendaient. Il invoqua d'abord le nom de Jésus-Christ, fit plusieurs signes de croix pour purifier le temple, et passa la nuit à chanter les louanges de Dieu, suivant son habitude.
Après que Grégoire fut parti, le prêtre des idoles vint au temple, et se disposa à faire les cérémonies de son culte. Les démons lui apparurent aussitôt, et lui dirent qu'ils ne pouvaient plus habiter le temple depuis qu'un saint évêque y avait couché. Il prodigua les encensemens, et promit bien des sacrifices pour les engager à tenir ferme sur leurs autels; mais c'était peine perdue: la puissance de Satan s'éclipsait devant celle de Grégoire. Le prêtre, furieux de voir son métier gâté, poursuivit l'évêque de Néocésarée, et le menaça de le faire punir juridiquement, s'il ne réparait le mal qu'il venait de causer. Grégoire, qui l'écoutait sans s'émouvoir, lui répondit avec le plus grand sang-froid:—Avec l'aide de Dieu, je chasse les démons d'où il me plaît, et je les fais entrer où je veux.—Permets-leur donc de rentrer dans leur temple, dit le sacrificateur. Le saint évêque prit alors un papier, et il écrivit cette petite lettre:
Grégoire à Satan:
RENTRE.
Le sacrificateur porta ce billet dans son temple, le mit sur l'autel, fit ses sacrifices, et eut la satisfaction de revoir les démons y revenir. Mais, réfléchissant ensuite à la puissance de Grégoire, il retourna vers lui, et se fit instruire dans la religion chrétienne. Une seule chose le choquait, c'était le mystère de l'incarnation du Verbe. Grégoire lui dit que cette vérité ne se prouvait point par des raisons humaines, mais par les merveilles de la puissance divine.—Eh bien! dit le sacrificateur, commandez à ce rocher qu'il change de place, et qu'il saute de l'autre côté de la grande route. Grégoire parla à la pierre, qui obéit comme si elle eût été animée. Le sacrificateur, sans délibérer davantage, abandonna sa maison, son bien, sa place, sa femme, ses enfans, pour suivre le saint évêque et devenir son disciple[125].
[125] Gregorii Nisseni, vita Gregorii Thaumath. operum, tom. I, pag. 980.
—Une jeune vierge, nommée Lydvina, après avoir passé quelques années dans les plus saintes pratiques de la vie religieuse, tomba dangereusement malade. Comme elle vivait solitaire, elle eût probablement succombé à l'ennui et à la douleur; mais elle fut visitée par son ange gardien, dont la beauté et la douce conversation lui firent peu à peu oublier ses souffrances. L'ange la prenait tous les jours par la main, la conduisait à une chapelle de la sainte Vierge, où elle faisait sa prière, et la transportait ensuite dans une campagne charmante, embaumée par les fleurs les plus rares, placée sous le plus heureux climat. Cette petite promenade rétablissait visiblement la santé de Lydvina.
Vers le même temps, une femme d'une nature un peu fragile eut le malheur de commettre un gros péché, et le bonheur de s'en repentir presque aussitôt. C'est pourquoi elle s'en confessa, mais sans doute imparfaitement, puisque le diable en prit note. Il vint donc fièrement trouver la femme pécheresse, et, lui montrant un grand papier: «Vois ce que tu as fait, lui dit-il, ta chute est écrite ici; la loi de Dieu te condamne à venir bientôt avec moi.» Cette pauvre femme, désolée d'être perdue, car elle se croyait damnée, et ne voulant pas aller dans un pays qu'on lui disait si sombre, se rendit à la maison de Lydvina, et lui demanda ses conseils. «Le démon vous trompe, dit la jeune vierge, asseyez-vous, je vais m'occuper de votre affaire. En même temps elle se mit en prière; l'ange gardien parut, et emporta Lydvina dans le ciel; elle y vit la sainte Vierge entourée d'un chœur de vierges, et placée à la droite de Dieu. Satan fut cité devant le tribunal suprême; il présenta sa note, et réclama ses droits. Mais, à la prière de Lydvina, la sainte Vierge déchira le papier du démon, et en remit les morceaux à la protectrice de la femme pécheresse; alors le Diable fut baffoué et forcé de sortir les mains vides[126]. Lydvina revint dans sa chambre, donna à la pauvre femme les débris du billet du Diable, et la renvoya, en lui conseillant de mieux faire à l'avenir[127].