—On lit, dans une vieille légende, que saint Dorothée ayant soif, commanda à Palade son disciple d'aller puiser de l'eau. Le Diable, qui l'entendit, eut la malice de jeter un aspic dans le puits de saint Dorothée. Palade, l'ayant vu, en fut tout effrayé, et courut dire à son maître: Nous ne pouvons plus boire, mon père, j'ai vu un aspic au fond du puits.—Si le démon jetait des serpens venimeux dans toutes les fontaines, répondit le saint, vous ne boiriez donc jamais?… Il sortit en même temps de sa cellule, tira lui-même de l'eau, et en but, après s'être signé.—Faites comme moi, ajouta-t-il: le Diable est sans force devant un signe de croix. L'histoire ajoute qu'il avait raison.

—Un religieux vint un jour frapper rudement à la porte de Luther, en demandant à lui parler. On lui ouvre; il regarde un moment le réformateur, et lui dit: J'ai découvert quelques erreurs papistiques sur lesquelles je voudrais conférer avec vous.—Parlez, répond Luther… L'inconnu propose d'abord quelques discussions assez simples que Luther résout aisément; mais chaque question nouvelle était plus difficile que la précédente, et le moine exposa bientôt des syllogismes très-embarrassans. Luther offensé lui dit brusquement:—Vos questions sont trop embrouillées; j'ai pour le moment autre chose à faire que de vous répondre… Cependant il se levait pour argumenter encore, lorsqu'il remarqua que le prétendu religieux avait le pied fendu et les mains armées de griffes.—N'es-tu pas, lui dit-il, celui dont la naissance du Christ a dû briser la tête? Ton règne passe, ta puissance est maintenant peu dangereuse; tu peux retourner en enfer… Le Diable, qui s'attendait à un combat d'esprit, et non à un assaut d'injures, se retira tout confus, en gémissant sur l'injustice des hommes à son égard[132].

[132] Melanchthon. de examin. theolog. operum, tom. I.

—Un grand diable vint un jour offrir ses services à saint Antoine. Pour toute réponse, Antoine le regarda de travers, et lui cracha au visage. Le démon en eut le cœur si gros, qu'il s'évanouit sans mot dire, et n'osa de long-temps reparaître sur la terre[133].

[133] Legenda aurea Jacobi de Voragine, legenda 21. On aurait peine à concevoir que St. Antoine ait traité le Diable si rudement, si l'on ne savait combien il en avait souffert de tentations; et l'on admettra difficilement que St. Antoine ait tant reçu d'attaques de la part du Diable, quand on se rappellera qu'il disait:—Je ne crains pas plus le démon qu'une mouche, et avec un signe de croix je suis sûr de le mettre en fuite… Saint Athanase, qui a écrit la vie de St. Antoine, entremêle les aventures de son héros avec le Diable, de quelques traits qui forment un contraste bien singulier.—Des philosophes, étonnés de la grande sagesse d'Antoine, lui demandèrent dans quel livre il avait puisé une si belle doctrine. Le saint leur montra d'une main le ciel, et de l'autre la terre:—Voilà mes livres, leur dit-il, je n'en ai point d'autres; si les hommes daignaient étudier comme moi les merveilles de la création, que de traits de sagesse ils y trouveraient! ils en seraient frappés, et leur esprit s'élèverait bientôt de la création au créateur… Assurément c'est bien là le langage d'un sage.

—Une jeune chrétienne (Julienne était son nom) venait d'être mariée au préfet de Nicomédie. Mais elle ne voulait point s'en laisser approcher qu'il n'eût embrassé le christianisme. On employa vainement prières et menaces; rien ne put changer ses résolutions. Son père irrité l'abandonna à son mari, pour qu'il la réduisît, s'il le pouvait, à son devoir d'épouse.—Aimable Julienne, lui dit le gouverneur, pourquoi vous montrez-vous si cruelle, et comment ai-je mérité que vous me repoussiez de la sorte?—Faites-vous chrétien, répondit Julienne; autrement, je ne reconnaîtrai jamais vos droits.—Ma chère maîtresse, reprit le gouverneur, vous exigez de moi une chose impossible, puisque, si je vous obéissais, l'empereur me ferait trancher la tête.—Vous redoutez un empereur mortel, répliqua Julienne: ne vous étonnez donc point que je craigne l'éternel… Au reste, faites-moi tout le mal que vous voudrez; mais soyez sûr que je ne vous céderai point…

Le gouverneur, désespérant de soumettre Julienne par des manières douces, recourut de suite à la violence. Il déshabilla sa chère maîtresse, la fit fouetter de verges, et, après l'avoir long-temps tourmentée, il la chargea de chaînes et l'envoya en prison. Ce fut dans ce triste gîte qu'un ange déchu vint la visiter.—Hélas! lui dit-il, pourquoi souffrez-vous tant de tourmens; faites ce qu'on exige de vous, et ne vous laissez point mourir avant d'avoir connu la vie… Comme ce démon avait l'apparence d'un ange, sans en tenir le langage, Julienne étonnée pria le ciel de lui révéler à qui elle avait à faire. Aussitôt une voix se fit entendre, qui lui dit:—Celui qui te vient voir est en ta puissance; force-le à te dire qui il est… Julienne prit donc les mains du démon, et lui demanda qui il était?—Je suis un démon, répondit-il; et mon père m'envoie près de vous…—Quel est ton père, reprit Julienne?—C'est Belzébuth, répliqua le démon. Le pauvre diable nous conduit maintenant assez mal; car, toutes les fois qu'il nous fait aller au-devant des chrétiens, nous sommes étrillés si nous sommes découverts. Cela nous arrive assez souvent; et je vois bien que j'ai mal fait de venir ici.

Julienne, ayant entendu ces mots, retint fortement le démon, lui lia les mains derrière le dos, le coucha par terre, et le frappa de toutes ses forces avec sa chaîne, quoiqu'il lui criât sans cesse:—Julienne, ma bonne dame, ayez pitié de moi!… Elle ne cessa de le battre que quand on la vint tirer de prison pour la conduire au gouverneur. Mais, en sortant, elle mit sa chaîne au cou du démon, et l'entraîna derrière elle, à écorche-cul. Le démon, désespéré, lui demandait grâce, en criant tristement:—Julienne, ma bonne dame, après m'avoir tant fait souffrir, ne m'exposez pas plus long-temps à la dérision de la multitude!… Je n'oserai plus me montrer nulle part… On dit que les chrétiens sont compatissans; et vous n'avez aucune pitié de moi!… Mais il eut beau gémir et pleurer, Julienne le traîna derrière elle, jusqu'à la place publique; alors elle le jeta dans une fosse de latrines[134]… Qu'avait-il fait cependant pour mériter un traitement si cruel?…

[134] Les bons auteurs ne rapportent point tous ces contes, qui se trouvent, avec bien d'autres, dans le R. P. Ribadeneira, in Flore sanctorum, et dans la Légende dorée. Cette Julienne, que l'église a mise au rang des martyres, fut une autre Clotilde, que l'on maria à un païen. Mais comme elle ne voulut point lui accorder les faveurs conjugales, s'il n'abjurait le culte des faux dieux, son époux lui fit trancher la tête, après avoir tenté les autres moyens de la séduire. La Légende dorée ajoute que, dùm ad decollandum duceretur Juliana, Dæmon, quem verberaverat, in specie juvenis apparuit; cumque Juliana paululùm oculos avertisset in eum, Dæmon aufugiens exclamavit:—Heu! heu! me miserum! adhuc puto quod me velit capere et ligare. Legenda 43.

—On peut encore citer cette anecdote, comme une preuve de la faiblesse du Diable, lorsqu'il a en tête quelque personnage d'importance. Un jour qu'il voulait attirer le saint diacre Wulfran à son service, il alla le trouver, et lui dit:—Fais-toi mon serviteur, je te récompenserai bien.—Que me donneras-tu, demanda Wulfran?—Je te mettrai dans un beau paradis, tout brillant d'or, de pierres précieuses, de cristaux et de diamans.—Fais-le-moi voir, répliqua le diacre… Alors le Diable fit un signe, et aussitôt on vit l'entrée d'un paradis merveilleux, au milieu duquel brillait un palais si éblouissant, que l'œil pouvait à peine en soutenir l'éclat.—Voilà qui est fort bien, répliqua Wulfran; si ce palais que tu me montres est l'ouvrage de Dieu, je veux qu'il reste sur pied, et je consens à le voir de plus près; mais si c'est ton ouvrage, et que tu sois un démon, comme je le soupçonne, je te commande, au nom de Jésus-Christ, de le mettre en ruines… A peine le Diable eut-il entendu ces mots, qu'il baissa la tête avec douleur. Mais il fallait obéir: il leva donc la griffe, donna le signal de la destruction; et, en un clin d'œil, le paradis, le palais, les bijoux, les pierreries s'évanouirent, comme nos décorations de théâtre, qu'un coup de sifflet fait disparaître[135].