—Deux dames, revenant je ne sais d'où, passaient de nuit dans un certain village des environs de Cologne. Elles rencontrèrent un jeune laquais, d'une mine fort agréable, qui prit par la main la plus lubrique de ces dames, et la serra bien amoureusement.—Laissez-moi, dit la dame, en retirant sa main, je suis pressée… L'aimable laquais s'éloigna docilement. Mais la dame commença à se trouver mal.—C'est singulier, dit-elle à son amie; ce jeune homme m'a serré la main, et j'ai senti tout à coup une faiblesse de cœur inconcevable. Il me regardait si amoureusement; il avait les yeux si effrontés… Je n'y conçois rien… Ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que cette dame rentra chez elle, et mourut quelque temps après. Le docte et judicieux Cæsarius conclut sagement de là, que le laquais égrillard ne pouvait être que le Diable, qui tua cette femme en lui serrant la main[140].

[140] Miraculorum illustr., lib. V, cap. 31.

—Il y a des joueurs qui se ruinent, se désespèrent, et disparaissent un beau jour sans qu'on sache ce qu'ils sont devenus. Il y en a d'autres à qui le Diable veut bien épargner ces dernières peines. Un militaire allemand avait une si grande passion pour le jeu de dés, qu'il n'en reposait ni le jour ni la nuit. Il ne sortait jamais qu'avec ses dés et sa bourse, et proposait une partie de jeu à tous ceux qu'il rencontrait. Au reste, son bonheur égalait son adresse, et il était difficile de ne pas perdre avec lui. Un joueur inconnu entra un jour dans sa maison, portant sous son bras un sac plein d'or, et lui offrit de jouer quelques parties.

La table fut bientôt dressée, l'argent en jeu, et les dés en mouvement. L'inconnu gagna tous les hasards. Le militaire, n'ayant plus rien à perdre, s'écria avec colère:—Est-ce que tu serais le Diable?…—C'est assez cela, répondit l'étranger, en changeant de forme; mais il est bientôt jour; il faut partir… En même temps, le Diable prit le soldat allemand, et l'emporta par la cheminée. Personne ne fut témoin de toutes ces choses; mais on les devina facilement, puisqu'on ne revit plus l'intrépide joueur, et qu'on ne sut jamais où il avait passé[141].

[141] Cæsarius idem. Miracul., lib. V, cap. 34. Une grande partie de ce chapitre pourrait convenir au chapitre de ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable, etc.; mais la kirielle en serait alors trop longue.

—Il y a encore de ces fautes conjugales, que le Diable est spécialement chargé de punir. Une jeune dame, nouvellement mariée, fut invitée d'assister à la dédicace de l'église de saint Sébastien, dans une ville d'Italie que la légende ne nomme pas. Elle promit de s'y rendre, et de se préparer, par des mortifications, à bien célébrer ce grand jour. Mais la veille de la fête, elle fut tellement tourmentée par les aiguillons de la chair, qu'elle ne put se passer des caresses de son mari, avec qui elle couchait depuis peu de temps; et, le matin, elle sortit de sa maison pour se rendre à l'oratoire, où étaient déposées les reliques de saint Sébastien.

Aussitôt qu'elle y entra, le Diable s'empara d'elle et se mit à la tourmenter devant tout le peuple. Un bon prêtre, dans l'intention de prévenir le scandale, saisit à la hâte le drap qui couvrait l'autel, et voulut en envelopper cette pauvre dame; mais le Diable, qui ne devait point être gêné dans ses fonctions, entra aussi dans le corps du prêtre; et voilà un second possédé!

Les parens de la jeune dame la conduisirent alors à d'habiles enchanteurs, pour la faire exorciser. Malheureusement ces enchanteurs n'étaient que des magiciens maudits. Ils n'eurent pas plutôt commencé leurs exorcismes, qu'une légion de six mille six cent soixante-six démons entra en masse dans le corps de la dame[142]… Elle était dans une situation véritablement déplorable, quand un pieux personnage, nommé Fortunatus, la délivra par ses prières. Cette leçon dut lui apprendre que l'incontinence n'est pas toujours sans quelque petit péril[143].

[142] Legio dæmonum sex mille sexingenti sexaginta sex… il fallait que ces six mille six cent soixante-six démons fussent bien petits…

[143] Legenda aurea Jacobi de Voragine, leg. 23, post Gregorii dialog., lib. I.