—Un usurier venait de mourir sans confession. Le Diable s'approcha aussitôt du défunt, pour s'emparer d'une proie qui lui appartenait de bon droit; et, afin de pouvoir emporter le corps plus aisément, il s'y posta tout de son long, parce qu'il n'était point enseveli. Or le défunt n'avait fait toute sa vie que remuer la main et le pouce sur des écus; dès qu'il se sentit ranimé, il reprit son mouvement favori; et les assistans furent tout étonnés de voir son bras et sa main s'agiter, comme s'il eût encore compté de l'argent. On envoya chercher un prêtre pour exorciser le diable qu'on accusait judicieusement de ce prodige. Le prêtre accourut et jeta l'eau bénite à grand flots sur le corps. Mais, comme il avait toujours pris tout ce qu'il avait trouvé à prendre, le défunt ouvrit avidement la bouche et avala toute l'eau bénite qu'on lui lança par le visage. Quoi qu'il soit de foi dans le rituel que l'eau bénite brûle les diables et les fait fuir, celui qui s'était campé dans le ventre de l'usurier ne bougea nullement, et il fallut étrangler le mort avec une étole pour forcer le Diable à déloger. On doit présumer qu'il ne sortit point par la bouche[144].

[144] Cæsarii Heisterbach. illustr. miracul., lib. XI, cap. 40.

—Un avocat, qui ne se piquait pas d'être incorruptible, vint à mourir. Le Diable le visita dans ses derniers momens, et lui ôta la langue qu'il emporta. Les parens du mort, voyant qu'il avait la bouche vide, crûrent qu'il avait avalé sa langue; mais de plus habiles gens devinèrent bien vite la vérité du fait; et certainement, dit Cæsarius, cet avocat méritait de perdre la langue, puisqu'il l'avait vendue[145].

[145] Et meritò linguam perdidit moriens, qui illam sæpè vendiderat vivens. Ejusdem. lib., cap. 46.

—On sait que, dans les campagnes, les propriétés sont ordinairement séparées par des bornes de pierre. Un paysan, qui avait reculé les limites de son champ dans le bien de son voisin, vit en mourant le Diable au-dessus de sa tête, tenant une grande pierre dont il menaçait de l'écraser… Il reconnut dans cette pierre la borne qu'il avait eu la friponnerie de déranger; cette idée lui donna quelque repentir; et il eut l'avantage de mourir dans la pénitence[146].

[146] Josephi Arridii de morte, lib. II, cap. 7. Post Cæsarium supra citatum, lib. XI. de morientibus, cap. 47 et 48.

—Lorsqu'on prêcha la première croisade, dans le diocèse de Maëstricht, une bulle du pape permettant aux vieillards, aux pauvres gens et aux infirmes de s'exempter du voyage en Terre Sainte, moyennant une certaine somme d'argent, tous les chrétiens un peu tièdes aimèrent mieux planter leurs choux dans le sol natal, que d'aller porter leurs os dans un pays de Turcs et de Maures. Un meunier, nommé Godeslas, qui était en même temps riche, vieux et usurier, s'arrangea de manière, qu'il ne donna que cinq marcs d'argent pour avoir la liberté de rester avec ses ânes, et de soigner son moulin. Ses voisins rapportèrent à celui qui levait l'impôt, que le meunier Godeslas pouvait donner quarante marcs, sans se gêner, et sans diminuer l'héritage de ses enfans; mais il soutint le contraire, et persuada si bien le dispensateur qu'on le laissa tranquille. Son imposture fut bientôt sévèrement punie.

Un jour qu'il était au cabaret, et que, raillant les pèlerins qui faisaient le saint voyage, il leur disait:—Il faut convenir que vous êtes de grands sots ou de grands fous d'aller traverser les mers, manger votre bien, exposer votre vie, sans savoir pourquoi; tandis que, pour cinq marcs d'argent, je reste dans ma maison, avec mes enfans et ma femme, et que j'aurai autant de mérite que vous… Le ciel qui est juste voulut montrer combien les peines et les dépenses des croisés lui étaient agréables, et livra ce misérable meunier à Satan, pour lui apprendre à ne pas blasphémer d'avantage[147].

[147] Sed justus dominus, ut palàm ostenderet quantùm placerent labor et expensæ peregrinantium, hominem miserrimum tradidit Satanæ, ut disceret non blasphemare. Dans plusieurs autres endroits de cette histoire, il y a un ridicule qui serait révoltant dans notre siècle, si l'on en donnait une traduction littérale. J'ai évité, autant que je l'ai pu, les expressions saintes que Cæsarius a trop souvent employées mal à propos.

La nuit suivante, étant couché auprès de sa femme, il entendit tourner la meule de son moulin, et toute la machine se mettre en mouvement d'elle-même avec le bruit accoutumé. Il appela le garçon qui conduisait ses ânes, et lui dit d'aller voir qui faisait tourner le moulin. Ce garçon y alla aussitôt; mais il fut si effrayé, en approchant de la porte, qu'il rentra sans savoir ce qu'il avait vu.—Ce qui se passe dans votre moulin m'a tellement épouvanté, répondit-il, que, quand on m'assommerait, je n'y retournerais point.—Fût-ce le Diable en personne, s'écria le meunier, j'irai et je le verrai.