Au même instant, il saute à bas du lit; il met ses chausses, ses braguettes et sa souquenille; il sort de sa chambre; il ouvre la porte de son moulin; il entre… Quel est son effroi à la vue de deux grands chevaux noirs, et d'un monstre à face humaine, de couleur de nègre, qui lui dit:—Monte ce cheval, il est préparé pour toi… Le meunier, tremblant de tout son corps, cherchait à gagner la porte, quand le Diable lui cria une seconde fois, et d'une voix terrible:—Plus de retard! ôte ta robe, et suis-moi… Or, Godeslas portait une petite croix attachée à sa souquenille. Il ne réfléchit point que ce signe le garantissait de la griffe du Diable; il fit ce qu'on lui commandait, ôta sa robe et grimpa sur le cheval noir, ou plutôt sur le démon qu'on lui disait de monter. Le monstre à face humaine se jeta sur l'autre cheval; et ces quatre personnages arrivèrent aux enfers après une course de quelques minutes.
Entre plusieurs patiens, Godeslas reconnut son père, sa mère et ses autres parens, pour qui il avait négligé de faire dire des prières. Après cela, on lui fit voir une chaise enflammée, où l'on ne pouvait attendre ni tranquillité ni repos, et on lui dit:—Tu vas retourner dans ta maison; tu mourras dans trois jours, et tu reviendras ici pour y passer l'éternité toute entière sur cette chaise brûlante.
A ces paroles, le Diable reconduisit Godeslas à son moulin. Sa femme, qui trouvait son absence un peu longue, se leva enfin, et fut tout étonnée de voir son mari étendu sur le carreau, mourant de peur. Comme il parlait de l'enfer, du Diable, de la mort, d'une chaise ardente, on pensa qu'il battait la campagne, et on envoya chercher un prêtre pour le rassurer.—Je n'ai pas besoin de me confesser, dit-il au prêtre; mon sort est fixé. Ma chaise est prête, ma mort arrive dans trois jours; ma peine est inévitable… Ainsi ce malheureux mourut sans contrition, sans confession, sans viatique; et il descendit tout droit aux enfers…[148].
[148] Cæsarii Heisterbach, de contritione, lib. II, miraculorum, cap. 7.
—Dans un certain temps et dans une certaine église, certains clercs[149], chantant les psaumes à gorge déployée, un homme pieux, qui se contentait de psalmodier, aperçut, dans un coin de l'église, un démon qui tenait un grand sac à la main gauche, et qui, étendant la main droite, empoignait au passage les voix des chanteurs et les fourrait dans son sac. Quand l'office fut achevé, celui qui avait vu tout le manége de l'esprit malin dit aux clercs qui se glorifiaient de leur voix:—Vous avez fort bien chanté, car vous avez rempli le sac du Diable… Là-dessus, il leur raconta sa vision, et ajouta qu'il valait mieux psalmodier dévotement, que de chercher à déployer une belle voix[150].
[149] Tempore quodam, clericis quibusdam, in ecclesiâ quâdam…
[150] Cæsarii Heisterbach. lib. IV, cap. 9.
—Un prêtre du douzième siècle, qui se piquait d'éloquence, et qui se nommait Sugerus, avait l'habitude de faire en chaire le bel esprit et le beau parleur. Attendu qu'il mettait plus de vanité que d'onction dans ses prônes, le Diable eut ordre de le posséder. Dès lors l'habile Sugerus fit et dit des choses si hérétiques et si horribles, qu'on fut obligé de le lier avec une courroie[151]…
[151] Ejusdem, cap., 10. ibid.
—Un moine paresseux avait toutes les peines du monde à sortir du lit, quand la cloche du couvent sonnait le lever. Souvent il dormait la grasse matinée, en disant qu'il était malade et d'une bien faible santé. Un matin que la cloche l'invitait à se lever, et la paresse à dormir, il entendit sous son lit une voix inconnue, qui lui disait:—Garde-toi bien de sortir du lit, à présent que tu as chaud; tu attraperais une sueur froide… Le moine, tout honteux d'être raillé par le Diable, se leva bravement, et forma la résolution de renoncer à la paresse. On ne dit pas s'il la tint[152].